Maurice-Clavel-DEUX-SIECLES-CHEZ-LUCIFER-Paris-Seuil-1978

Francis Batt
Francis Battresearch en philosophy

commentaire : Deux siècles de réaction contre Hegel...et deux siècles de réaction philosophique et théologique contre Swedenborg... ou, si l'on veut : deux siècles d'obstruction intellectuelle contre "Swedenborg et Hegel" (Ap.XII,5-6)... Voici "le meilleur livre de philosophie pour venir en conclusion de Mai 68"...et pour illuminer et faire comprendre l'importance décisive de la "nouvelle philosophie" : celle de G.W.F.Hegel /... Hegel = 382 occurrences.

Maurice
Deux siècles
chez
Lucifer .
..
Seuil
•
DU MÊME AUTEUR
ROMANS
Une fille pour l'été, ]ulliard-Lettres nouvelles, 1957
Le Jardin de Djemila, ]ulliard, 1958
Le Temps de Chartres, ]ulliard, 1960
La Pourpre de Judée, Christian Bourgois, 1966
La Perte et le Fracas ou les Murailles du monde,
Flammarion, 1971
Le Tiers des étoiles, Grasset,
Prix Médicis, 1972
Les Paroissiens de Palente, Grasset, 1974
THÉÂTRE
Les Incendiaires, NRF, 1946
La Terrasse de midi, NRF, 1947
La Grande Pitié, NRF, 1956
Saint Euloge de Cordoue, NRF, 1965
Le Songe (adapté de Strindberg), 1971
Comédie-Française (coll. du Répertoire)
ESSAIS •
Combat de franc-tireur pour une libération,].-]. Pauvert, 1968
Qui est aliéné? Flammarion, 1970
Combat de la Résistance à la Révolution, Flammarion, 1970
Ce que je crois, Grasset, 1975
«Dieu est Dieu, nom de Dieu! »,Grasset, 1976
Délivrance, Seuil, 1977
en collaboration avec Philippe Sollers
Nous l'avons tous tué ou « Ce juif de Socrate!... »
Seuil, 1977
EN PRÉPARATION
La France
Structure et Genèse de la Critique de la Raison pure
DeuxsiècleschezLucifer
Maurice-Clavel-DEUX-SIECLES-CHEZ-LUCIFER-Paris-Seuil-1978
Deux siècles
chez
Lucifer
Seuil
27 rue Jociob, Poris 6e
•
L'ÉDITION DE CE LIVRE A ÉTÉ PRÉPARÉE ET RÉALISÉE SOUS LA
DIRECTION DE CLAUDE DURAND, AVEC LA COLLABORATION
DE SYLVAINE PASQUET ET JEAN-BAPTISTE GRASSET.
ISBN 2-02-004770-5
© Éditions du Seuil, 1978.
La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une
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l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon
sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
Alors il tressaillit sous l'action de !'Esprit
et il s'écria : « Je te remercie, ô Père,
d'avoir caché ces choses aux docteurs et
aux sages, et de les avoir révélées aux
humbles et aux petits. »
Luc
Dieu se manifeste au milieu de ceux qui
savent.
Hegel
Maurice-Clavel-DEUX-SIECLES-CHEZ-LUCIFER-Paris-Seuil-1978
Aux humbles et aux petits
Maurice-Clavel-DEUX-SIECLES-CHEZ-LUCIFER-Paris-Seuil-1978
Avertissement
La dédicace de ce livre, « aux humbles et aux petits », n'a
rien de démagogique, au contraire.
Il est vrai que je ne puis supporter de voir les gens
simples exclus pour « inco~pétence » des gr~n~ c!~
philosophiques de ce temps, débats que les spécialistes ou
mandarins obscurcissent comme pour se les réserver. J'en
souffre d'autant plus que la pensée des maîtres penseurs
ayant imprégné, sous une forme bassement vulgarisatrice,
ou par les prestiges du snobisme, ou simplement par
l'inconscient de l'air du temps, nos manières de raisonner,
voire de vivre, nos politiques, nos magazines, nos mœurs,
voici les hommes sujets et victimes de ce qu'ils n'ont pu
juger... Or il faudrait qu'ils jugent... Mais je ne flatterai
pas le public en lui disant que son bon sens a tout pouvoir
d'arbitrage. Ce n'est malheureusement pas vrai. Il faut que
s'ajoute à sa lumière naturelle une certaine cu ture, àiiisi
qu'un certain exercice de la critique, illjourcrnw de plus
en plus difficile. Je ne prétends pas dispenser ces aptitu-
des. j'espère aider un peu le lecteur à les acquérir, mais au
prix d'un léger effort que je ne puis ni ne dois lui épargner
- surtout vers le milieu de ce livre... S'il y consent, je
crois qu'il se sentira payé, par une liberté d'esprit toute
nouvelle dont il aura le mérite, et__peu -êt!e par la passion
- - --- --...-
11
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
qu'il_.P.2UE"a_e_rendre ~u récit de la tragédie absolue de ces
deux siècles, point encore aëliëVee, dont l'enjeu est son
âme... - --
Je me permets de lui signaler certains petits livres, qui
unissent au mieux profondeur et clarté, dont je me suis
souvent servi afin qu'il fasse éventuellement de même et
s'y reconnaisse. C'est, sur Fichte, le remarquable Fichte de
Pierre-Philippe Druet, tout récemment paru chez Seghers.
Sur Hegel, le Hegel de Châtelet (Seuil) et celui de
Papaioanrum (Seghers), tous deux splendides et se complé-
tant à -merveille, l'un « pan-logique », l'autre « pan-
tragique ». Sur Nietzsche, outre le petit Nietzsche de
Deleuze (PUF), le très célèbre Nietzsche de Daniel Halévy,
réédité l'année dernière au Livre de Poche...
Rien, bien sûr, ne remplace la lecture des textes. Mais je
ne saurais induire les gens à passer leur vie à philosopher.
D'abord on ne peut dire que je l'aie fait moi-même... Et
puis, le faut-il vraiment?... La question est ici posée, au
passage...
Le périmètre sacré
Mon cher Glucksmann,
Si la principale ruse du diable est de nous persuader
qu'il n'existe pas, il semble décidément, ces temps-ci,
qu'elle s'évente. On en parle. On reparle même de lui.
Non les chrétiens, bien sûr, non ceux d'entre eux dans le
vent, pour qui plus que jamais il demeure un vestige
d'obscurantisme, un personnage de contes de bonne
femme, un épouvantail cornu et fourchu brandi par les
vieux curés et nourrices contre les enfants ou les infantili-
sés rétifs menacés d'être rôtis ou boullus s'ils s'avisaient de
vivre leur vie. Oui, pour ceux dans le vent, il a disparu
dans une trappe d'oubli ou de ridicule, entraînant peu à
peu avec lui le péché dont il fut l'instigateur à l'origine, et
donc la rédemption qui n'a de sens que par le péché, et
donc le rédempteur privé de sa mission, et donc la divinité
d'icelui, privée de son utilité, et donc la vie éternelle,
victoire sur une mort qui elle-même était le fruit du péché,
etc. Cela file comme un bas... Nous chrétiens, désormais,
nous collaborons en tant que tels - si peu tels - à la
marche fraîche et joyeuse de l'humanité entière vers...
vers... on ne sait plus... disons vers elle-même. Nous
« partageons», nous « assumons », nous « promouvons»,
nous « incarnons»... Qui? Quoi? direz-vous. Interroga-
13
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
tion vulgaire ! Dans notre voix ces verbes si éloquents
désormais se passent de compléments! En fait de Trinité,
nous sommes unitaires! En fait de Mystères, transpa-
rents : on voit le mur au travers de nous ! Nos tabous sont
à bout! Notre vie dévote vit des votes! Mieux : nos voix,
naguère dans le désert, aux élections, seront, notez bien le
mot, majoritaires, car nous sommes majeurs, émancipés
du Dieu aliénant! Nos bulletins exhibés enfin remplace-
ront les billets de confession ou les certificats d'indulgence
plénière. Les urnes se chargeront de gésines eschatologi-
ques. Il sera pardonné au Soleil de Satan à cause de la
Lune des Cimetières. Quant à celui qui a dit, à l'âge de
cinquante ans : « Si le diable existe, ma vie s'éclaire» -
André Gide-, on sait que justement il s'est racheté de sa
subjectivité bourgeoise pour se vouer, au moins quelque
temps, au changement systématique du sort des masses.
Donc, chez les chrétiens, plus rien du diable, plus de
- - - - - -
diable depuis 1930. Le dernier grand ouvrage de théologie
sur la-question - Études carmélitaines- est de cette date.
Quand les auteurs s'aperçurent qu'il avait 66~ pages -
chiffre du diable dans l'Apocalypse-, ils ont dû prendre
peur et se taire à jamais. Au reste la recherche théologique
sur ce personnage a toujours été rare, ce qui n'est pas
étonnant si « le diable est théologien» ou, en termes moins
simples, s'il inspire l'essentiel d~a théologie spéculative.
Aujourd'hui, certes, un de mes amîs publie;~u va publier,
un curieux ouvrage, confidences du diable, où, peignant
en détail son projet sur ce monde, il décrit avec la plus
grande précision notre monde, ce qui pourrait donner à
son livre un statut d'hypothèse scientifique vérifiée. Mais
je ne l'ai pas lu. Et puis quoi, c'est un chrétien non
14
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
seulement orthodoxe, mais humoriste, et donc pas dans le
coup... Mais quel coup?... Voir plus haut...
Non, ce sont des athées, aujourd'hui, qui m'en parlent,
ou plus précisément des chrétiens sans Église, des marxis-
tes sans Marx, des soixante-huitards, surtout, sans plus de
cris ni de textes, des gens qui ont cru, des gens perdus -
et non tout à fait perdus, puisqu'ils ne peuvent s'y
résigner, ni se résoudre à s'établir en ce monde. Des gens
qui cherchent dans leur nuit où fut le piège, car ils~urent
de îabc:mne- volonté, dela-bonnefoi :Ou moins je le dis
pour eux, car ils cherchent souvent aussi où fut leur faute
et, oscillant perpétuellement entre piège et faute, ils en
viennent à concevoir à nouveau, de façon confuse, un~
sorte de Péché Originel de ce siècle auquel ils auraient
souscrit:Poüriinepart iiidédse, à-feur msu:Ceian'arien
de lâche, puisqu'ils cherchent ainsi la lumière pour leur
reste ou leur recrudescence de courage ; ils veulent repartir
à nouveau dans un changement de tout, malgré leur âge.
Un de mes grands amis; dont le trotskysme influença mon
adolescence - me détournant de Staline comme il l'avait
espéré, et de Marx comme il n'aurait pas voulu -,
m'envoie son dernier livre avec la dédicace suivante :
« Non, ce n'est pas le bout du chemin. C'est le vertige au bord
d'autres mondes, au moment où le destin hésite entre ciel et
enfE'· Mais je ne t'apprends rien. » Il m'apprend au moins
qu'il en vient à un étrange vocabulaire - à faire ricaner
Témoignage chrétien - que je comprends fort bien et ne
puis lui éclairer ni justifier d'aucune manière, ni en le
renvoyant à la théologie, piégée depuis l'Évangile, au plus
tard depuis les Pères, ni en le référant à mes travaux
modestes sur une foi qu'il n'a pas.
Il est déjà bien beau qu'il m'ait atteint, si profond en
15
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
moi, par-delà cette foi, par-delà cet abîme ; il est déjà bien
beau que cet ancien ami, qui adhère à ma «pensée», le
fasse de si loin : est-ce me connaissant qu,il a écrit« ciel »,
« enfer », « destin », « vertige », « autres mondes »?
Qu'ai-je à redire à cette parole? Mais je voudrais pousser
au-delà cet accord, et fai peur, de deux peurs opposées :
peur de mes persistantes démangeaisons d'apologétique,
contraires à mes principes critiques sur la limitation du
savoir humain à la Terre et la mystérieuse gratuité de la foi
hors de ses frontières ; il me faut atteaj.r~ rheu~e de Dieu
ou du Christ pour bien -dés --ëœurs, piaffer sans iès
bousculer. Peur aussi, d,essayer de consolider notre accord
précaire, fait grave et bienheureux, par une ontologie de
fortune, forcément frivole. Et puis non seulement les
( « dialogues croyants-incroyants », mais toutes les sortes de
dialogues, quand on se met derrière une table, à dialoguer,
m'assomment. Il paraît même qu,on s'y adonne et s'y
abonne par téléphone. Je ne crois qu'aux hasards de
J l'esprit e!_du cœur. Je ne crois qu'aux oonheurs:-Je ne
crois qu'aux miracles.
Je dois donc me taire, et je ne puis. Je ne peux plus
parler de Dieu qu'à tort et à travers, et j'en ai envie. J'ai
déjà récemment calmé mon impatience avec un détour par
Socrate. Le diable peut paraître aussi un bon détour, et de
ce temps, pwsqÜ'on Iè prèssent, puisque cértâfns instincts
désespérés le dépistent. Mais cela ne peut être mis-enÜn
discours sans qu'il ne l'anime. Son essence est de n'avoir
pas d'essence, encore qu'il doive être à l'origine de toute
recherche d'essence. Au surplus il ne m'a pas fait de
confession, et nous ne disposons d'aucun texte. Il ne me
reste donc, ces temps-ci, je l'avoue, qu'à adresser tous mes
correspondants et amis athées, qui vaguement l'appréhen-
16
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
dent, à l'homme qui vient d'écrire le plus grand traité du
diable de ces deux siècles - c'est-à-dire l'histoire méta-
physique de ces deux siècles, ou encore l'histoireaeces
métaphysiciens qui nous -ont fait ces deux siècles -, à
l'homme, dis-je, qui l'a écrit, ce traité majeur, mais sans le
savoir : vous.
Ce livre n'est que le texte de cette adresse.
Mon cher q1ucksmann, le diable est depuis longtemps
entre nous.
Du moins deux ou trois ans. Je vous avais bien entrevu
en mai 68, mais dix minutes, dans une circonstance grave.
Plus tard, une série étrange de hasards fit qu'entre mes
principaux amis maoïstes de la Cause du peuple vous fûtes
le seul que je ne rencontrai pas : nous avons même trouvé
moyen en 73 d'être souvent l'un et l'autre à Lip sans nous
y revoir. Mais au début de mars 1974, comme Soliéni~syne
exilé se voyait couvert d'injures par le parti communiste -
non, pas couvert d'injures : plutôt calomnié par la
« rumeur légère» des premières mesures du couplet de
Basile, plutôt mis en soupçon de fascisme, nazisme et
réaction à petit~sillJections de fiel mielleux ou èie-nu~l
fièlleux par les intellectuels du Parti soudain rem_obilisés,
les compagnons de route rappelés en service, et même les
antiques sous-marins soudainement émergés, quitte à
devenir désormais inutilisables, s'étant là déshonorés, la
chose en valant la peine - , notre journal, le Nouvel
Observateur, s'est dressé. Plus encore qu'au Parti, tout le
17
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
monde fut sur le pont. Notre première page fut titrée, en
portique : « Bienvenue à Soljénitsyne », et quatre ou cinq
articles à peu près identiques furent envisagés pour couper
court, pour casser net c~tte gigantesque ofJe~~iv~e
s~11pi~s ~.!l~ards, de pleurs punaisés et de petites fièvres
cloportes destinées à couler l'Archipel du Goulag avant
qu'il ne parût. Leur affaire échoua, j'ose nous en flatter.
Mais en lisant ce numéro, qui est ma fierté, je vis un
article, non prévu, sans doute parvenu en dernière minute,
le vôtre : « Le marxisme nous rend sourds et aveugles. » Il me
frappa. Je m'aperçus que je l'attendais : de vous, ou du
moins d'un maoïste. Et plus tard, demandant de vos
nouvelles à mes camarades, j'appris que vos quelques
pages vous avaient donné à vous-même l'inspiration, le
signal de départ d'un livre, qui devait devenir la Cuisinière
et le Mangeur d'hommes. J'en voulus savoir plus et deman-
dai à vous rencontrer. Nous avons déjeuné ensemble et
vous m'avez dit, vers la fin, sur un ton d'humour noir,
répondant sans doute à quelque pensée chrétienne de ma
part:
« Je ne crois pas en Dieu, mais, à lire le Goulag, je crois
au diable. »
Propos de table... Je cessai assez vite d'y penser. Peut-
être m'avez-vous dit, même : «Je ne crois pas encore en
Dieu, mais déjà au diable», et je vous aurais répondu
plaisamment--:-; C'est un début. » Je ne sais plus. Mais je
trouve prudent d'attribuer ces deux adverbes - déjà,
encore - à mon prosélytisme invincible, à l'espérance
infiltrant et influençant ma mémoire... Plus tard, vous
avez bien voulu me confier le plan des Maîtres penseurs, et
même un synopsis d'une page et demie, qui compta dans
ma vie, car à l'extrême fin, cherchant dans !'Histoire de la
18
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
pensée un recours contre la fatalité dominatrice des
systèmes philosophiques, vous disiez, d'une ligne, d'un
trait, d'un cri : « Socrate; que je sache, n'était pas un maître
penseur allemand du x1xe siècle!», et cela me décida
aussitôt à écrire mon Socrate, non seulement pour vous
tenir amicalement compagnie, mais pour développer en
trois cents pages ce recours, cet espoir, ces lettres de
noblesse de notre contestation intellectuelle de la Raison :
il peut exister des·anii-Înàîtres pe~seurs ; la penséê-;une
pensée, peut délivrer l'homme de la rationalité qui l'asser-
vit; on pêut penser, il reste à la pensée une chance..~ Mais
passons, car l'essentiel de notre entretien porta sur une
autre phrase, celle où vous évoquiez l'implacable« court-
circuit despotisme-liberté », ce thème selon lequel ce sont l~
idéologies et systèmes de liberté qui nous ont.conduits au- -~ -----
plus impitoyable esclavage- et par nécessité, comme par
engrenage~ éomm~_si ~~-li!:>erté~e pi_ég~~! ell~-~ême, se
prenait à un mauvais charme, le sien, le sien propre, ou
celui de son idée, de sa mise en concept, en forme. Vous
1 me citiez déjà la fameuse phrase de Chigalov : « Parti d'une
liberté illimitée, j'ai abouti à un despotisme illimité», extraite
des Possédés, dont le vrai titre, avez-vous précisé, est les
Démons. Je fus de nouveau en alerte...
Mais surtout, considérant ensemble, au long des siècles,
les trésors de bon vouloir' de mérites, dè sacrifices et de
martyres chez tous ces ho~mes qui avai_ent cru à une
éJl!..ancipation humaine d'autant plus vaste et profonde
qu'elle était portée par l'idée universelle, la théorie, nous
comparâmes leurs·efforts parfois sublimes à ces désespé-
rants cauchemars d'impuissance où un dernier détail,
surgi au dernier moment, parfaitement inattendu quoique
prévisible, renverse ou stérilise l'ensemble de l'entreprise.
19
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Je ne sais plus si nous évoquâmes Sisyphe, Ixion, Tantale,
les Danaïdes, d'autant que dans !'Histoire il vient un
moment où l'on cesse de se dire, coinme dans le mythe
d'Er, de Platon : « Je ferai mieux la prochaine fois, je ferai
plus attention; je jalonnerai ma route à chaque pas contre les
déviations les plus insensibles. » Il vient un moment où l'on
désespère du choix lui-même, ou encore on prononce, et
nous le prononçâmes, le mot de « malédiction». Depuis,
nous avons même conclu, retournant presque la fameuse
question kantienne, qu'il fallait désespérer.
Vous le preniez, ce mot de « malédiction», dans un
esprit très laïque, moi un peu moins. Mais je cessai d'y
penser jusqu'à la publication de votre livre. Lorsque je le
reçus, je commençai, comme tout le monde, par lire les
quelques lignes de présentation au dos de la couverture, si
gouailleuses et amères, où je reconnus votre style, et là je
fus frappé d'un début d'illumination... Les voici, telles
qu'elles sont, juste au-dessous des portraits en rang
d'oignons de vos « quatre as », Fichte, Hegel, M:irx et
Nietzsche:
« Toute la famille fait dans la politique. L'aîné, Johann
Gonlieb Fichte, passait pour jacobin - ~n futur Lénine (
Hegel, un peu tout, un peu là, offre de devenir maître et
possesseur non seulement de la nature (style Descartes), mais
de la société. La domination de la terre, résume Nietzsche. Ça
ne se refuse pas. »
« Ça ne se refuse pas... » J'arrêtai là... Cela me disait
quelque chose... Cela me rappelait une vieille histoire, ou
légende, mais laquelle? Tandis que je cherchais, je
songeai, approbatif : « Quel homme en effet peut refuser la
domination de la terre, surtout si on la lui offre au nom de la
justice, de la raison et de la libération de l'humanité? Moi,
20
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
refuserais-je ?... » Je me répétai alors plusieurs fois, comme
en écho attardé : « Si on la lui offre... » Et tout à coup je
sus à quoi je pensais en secret, ce que vos quatre lignes
décrivaient malgré elles. Je revis le seul homme qaj, à ma
connaissance, ait jamais refusé l'empire u monde, et
i~stement cet homm~ -=comme s'il ne fallait pas moins -
c'était Dieu. Oui, le Christ au désert, dans le récit de
Matthieu. Celui qui lui offrait le monde, c'était le diable.
Je vous livre alors mes images et associations telles qu'elles
vinrent : « Ordonne à ces pierres qu'elles deviennent du
pain» : tentation économiste... Réponse : « L'homme ne
vit pas seulement de pain » : titre du premier roman
contestataire soviétique, de Doudintzeff... « Jette-toi du
haut du Pinacle sans t'écraser. » Et j'ai vu Nietzsche
dansant sa vie sur les cimes, près de vingt ans jusqu'à son
effondrement... Enfin Satan, du haut de la plus haute
montagne, offrait au Christ tous les royaumes du monde et
leur gloire, s'il l'adorait. Et Jésus-Christ, quoiqu'il eût
grand-faim après ces quarante jours de jeûne, s'y refusait.
Et je gémis : « Sans Lui, comment avoir la force de refuser
l'empire du monde?»
Puis je songeai aux trois fameuses libido, non de Freud,
mais des scolastiques, aux trois tentations majeures :
sciendi, sentiendi, dominandi, et j'évaluai quelle puissance
irrésistible devaient avoir la première et la troisi~me jointes
ensemble - savoir et dominer - lorsque l'esprit d'un
temps les identifiait... Ce qui me remit alors en mémoire
- je vous dis tout - l'agacement prodigieux que m'a
toujours inspiré le premier Faust : mobiliser le Ciel,
!'Enfer et leur arroi autour du pucelage de Marguerite est
comique : pourquoi ne l'a-t-on pas dit déjà? Goethe s'est-
il rendu compte qu'avec les premiers maîtres penseurs au
21
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
moins autant qu'à Valmy commençait une ère nouvelle de
ce monde où il devenait suspect de réclamer la lumière ?
Quelle lumière, en effet, puisque Lucifer est_lumière?
Goethe dare, de son vivant; -il vécut trop:-.. Sa sérénité
dernière, qu'enviait Nietzsche pourtant, flotte comme une
épave sur l~ chaos qui commence... Mais je m'empressai
de lire et relire votre ouvrage, dans votre esprit, si
possible, non dans le mien, avec une attention qui se
voulait critique.
Il est, comment dirai-je, adorablement mal foutu. Nul
ne pourra vous reprocher d'avoir dénoncé l'Ordre des
maîtres penseurs avec ordre: enfin pas un système de
plus !... Une seule unité, admirable : les quatre systèmes y
apparaissent comme le même : emQrise croissante de la
pensée sur l'homme et le monde, annexant à mesure des
facultés de l'un et des domaines de l'autre. Chacun des
quatre a beau se croire et se prétendre, en tant que
philosophe, tantôt le Seul, tantôt le Premier, tantôt le
Dernier, tantôt les trois à la fois, toujours en toute
simplicité - aucun penseur n'est jamais plus un entre
autres : il ne se reconnaît que des précurseurs modestes ou
de pauvres épigones - quelque chose va, court, saute ou
plutôt glisse de l'un à l'autre, qui finalement tout englobe
et qui est... disons provisoirement la maîtrise, mécanisme
implacable que vous avez découvert et révélé, irrésistible
progression et contagion d'une nouvelle et dé(in@.ve
Vérité, bientôt ne laissant rien en dehors ni à son encontre,
sW' même aucune chance de démenti de l'Histoire,
puisqu'ils ont formé par surcroît la mentalité des histo-
riens! Rien hors du cercle, hors des cercles qui s'engen-
drent, comme l'enfer... Quel recours? quelle résis-
tance?... L'Homme? L'Homme, c'est eux. Ils l'ont pris
22
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
en compte et charge jusqu'à sa Mort avérée... Dieu? Ils
l'ont tous tué... La Liberté? Tout vient d'elle. On ne peut
que crier, sans dire au nom de quoi, puisqu'ils ont pris tous
les dires... L'Être? Vous écrivez : « L'Être est de main de
maître»... Sans oublier les viles troupes auxiliaires, les
communales milices des Sciences Humaines pour achever
d'occuper les interstices...
C'est au point que la seule analyse possible est humoris-
) tique. Vous l'avez faite. A la 9_!1e~on : « D'où parlez-
l
v~? ~' il fall~t !épondre « ~erde ! », pui~que !Outes îes
places sont P.:-ises ! Vous avez dit merde, ou à peu près...
Ou encore, quand vous sacrifiez au sérieux, forcément
vous revendiquez un « sans feu ni lieu», une juiverie de la
pensée... Oui, là encore, il nous faut être tous des juifs.
Car ils n'aiment pas les juifs, nos maîtres. S'ils sont
d'autant plus antisémites que Dieu est mort par eux, c'est
qu'ils instaurent un ordre que l'errance judaïque inquiète
bien plus qu'elle ne troublait le plan divin ou l'implanta-
i
tion temporelle de l'Église. C'est qu'il n'est rien ni
personne qui~ soi~dés_ormais circonsc~a.!._!eurs écrits.
C'est ainsi. Dès lors la Bible estcfe trop.
Que dis-je ! L'unité entre vos quatre maîtres penseurs,
nos pères-compères à tous, elle est tellement forte qu'elle
brise la vôtre, celle de votre livre du moins. Malgré le plan
explicite de l'ouvrage et vos efforts méritoires, vous ne
parvenez pas un instant à les isoler, ces Uniques ! Chacun,
dans le chapitre qui lui est consàcré, n'est pas le plus
souvent nommé, parfois le moins. Bref, ils ne sont là que
tous, en chceur : on dirait leur châtiment! Et certes on
pourra dire que c'est votre esprit brouillon, ou votre
bouillonnement. Mais ce n'est pas cela. C'est la chose qui
pèse et qui s'impose. Si l'on tient compte des différences
23
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
d'époque et de l'élargissement historique des domaines,
les quatre sont le même, ou se fondent, comme en des
rêves lourds un seul visage argileux s'incorpore des
physionomies fugitives. Il devient désormais aussi comi-
que à un étudiant d'hésiter entre eux pour son « choix
philosophique » qu'à une ménagère entre les marques de
détergents de la même firme. Diable ou non, vous avez
soulevé là un lièvre fameux.
De plus, j'ai remarqué que les intertitres apparemment
journalistiques de vos chapitres ne sont pas là pour
l'aération d'un discours compact et dense. A chacun d'eux
tout recommence, ou peu s'en faut. L'ouvrage est fait
d'une série de vagues d'assauts, ou de commandos,
pratiquant lui-même la guérilla qu'il exalte et prône contre
les grandes machines, ou mieux, bientôt, la grande
machine du monde. D'ailleurs vous insérez des articles de
journaux, déjà parus, et dont aucun ne détonne. Il n'y a
que des articles. Moi qui me suis permis de définir la seule
philosophie légitime et nécessaire de notre temps comme
«journalisme transcendantal», je la trouve ici faite. Rien
d'autre n'était possible. Les gens ne s'y sont pas trompés
qui, non contents d'acheter ou d'emprunter votre livre, le
lisent, s'il vous plaît! Je crois même qu'ils retiennent ce
qui est dedans! Du reste il n'y en a pas deux lectures, une
populaire et une autre. Il est non seulement d'un seul jet,
mais un seul jet. Il va aux hommes et les atteint. Que
touche-t-il en eux? Le cœur, l'esprit, la raison? Ne
rentrons pas dans la métaphysique des facultés. A mon
avis, d'après mes observations, il prend plutôt leur être, et
pour le délivrer : on rit et respire à le lire, et on se sent
mieux après ; phénomène nouveau, au sortir de ces lustres,
que dis-je, de ces décennies où le marxisme faisait loi et
24
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
l'ennui prime, où l'on a tant cru devoir ! Enfin un
allégement sans allégeance ! Il faudra mieux savoir ce qui
s'est passé dans toutes ces âmes, car nous avons tout à
refaire à partir d'un grand refus. En tout cas ces deux
siècles de métaphysique totale et totalitaire sont, selon
votre espoir et selon votre terme, interrompus. Bientôt
rompus? Je le crois et je le sais. Car le lecteur est moins
secoué à vous lire qu'il ne reconnaît et ne secoue en lui-
même tout ce qu'il ne pouvait déjà plus supporter, mais
admettait parce que c'était partout écrit... Désormais des
pellicules...
Comme si le prof était soudain, non chahuté, mais
interloqué dans sa classe. Ou encore on di'ait que vous avez
pris la justice la main dans le sac sous les yeux des
justiciables. C'est le commencement du soulèvement des
administrés, de ceux à qui on administrait... Ça ne prend
plus, on n'en prend plus...
D'où les glapissements effrénés des mandarins, des
universitaires illustres - illustres seulement dans l'Uni-
versité. Je dis glapissements, car je n'ai lu à ce jour aucun
essai de réfutation sérieuse de votre livre. Et sans doute
seraient-ils bien en peine, votre pensée ayant disloqué
leurs systèmes - leur système - sans nulle perte de
niveau philosophique, démocratisation sans vulgarisation,
faisant les gens juges et bons juges. Et ils le savent bien.
Qui donc les lira demain? Panique. Que glapir, faute de
réfuter? Dans ce grand courant d'air, comment rallumer
les cierges de l'anathème? La Raison, à court de raisons,
rameute ses moines : mais si l'on n'y croit plus? Il ne leur
reste donc qu'à attaquer l'ouvrage, non sur son contenu,
mais sur son succès même, en discréditant ses moyens. Un
complot t'a surpris, bon peuple au jugement sain !
25
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Lequel? La philo-pub, ou pub-philo. Telle est l'origine de
l'histoire dite de la « Nouvelle Philosophie», créée aux
neuf dixièmes, sinon de toutes pièces, par les ressenti-
ments et calculs défensifs de ses adversaires qui, pour
garder à tout prix leur clientèle dans le périmètre sacré du
sixième arrondissement de Paris, viennent de vous mon-
dialiser!
Ce fabliau vaut d'être conté en trois mots. Le complot,
je l'ai déjà dit : les Maîtres penseurs, Socrate, symétrie entre
le despotisme de la pensée et sa délivrance ; deux ouvrages
documentés, non réfutés. Vous paraissez avant. Vous
« démarrez » lentement, très lentement, au point -
amusons-nous à leur révéler la cuisine - que, jugeant
votre soutien publicitaire un peu maigre, je parviens à
persuader mon éditeur de suggérer au vôtre une publicité
commune. Là-dessus, inopinément, croisant notre route
sans tellement la contrarier - sinon par un pessimisme
distingué - paraît la Barbarie à visage humain, folle et
fulgll'.' ante charge de cavalerie légère d'un jeune homme,
Bernard-Henri Lévy, qui a toutes les tares : riche, joli
garçon, ravissante compagne, grande place dans l'édition
parisienne, et qui, par amitié personnelle et admiration
d'adolescence pour Lardreau et Jambet, a presque suscité
et grandement lancé l'Ange. Dès lors l'amalgame est fait, le
complot s'étend. Lévy en est l'âme damnée, qui nous
manœuvre: tenez, par exemple, j'écris dans mon dernier
livre que Socrate - point décisif pour la pensée de tous
temps - a brisé la tyrannie du logos, Jean-Marie Benoist
que Socrate l'a instaurée! Eh bien, c'est pareil! Ou c'est
pour faire semblant! Nous sommes« la Nouvelle Philoso-
phie » !... Et là-dessus, pour comble, paraît contre nous un
injurieux pamphlet - si débile que nous aurions pu le
26
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
commanditer, mais tel ne fut pas le cas - et cela nous vaut
une émission de télé commune - oui, commune : tous y
avaient leur chance ! - où vous nous foudroyez les
malheureux pamphlétaires et touchez le peuple en ses
lointaines campagnes ! La cause est entendue : philo pour
mass media ! Et comme vous et moi indisposons la gauche
en ses appa· eils, quelque Grand Capital Monopoliste est
derrière ! J'exagère? Laurent Stalini, dans l'Humanité, a
dépisté, au fond des Maîtres penseurs, Péchiney ! Voilà!...
Mais à quoi bon ces faits ? A quoi bon les instruire de cette
loi du marché capitaliste, où nous sommes, qu'un lance-
ment publicitaire initial de vingt millions consacré à un
livre - même bon - ne fait pas vendre mille exemplaires,
désespérant l'auteur et ruinant l'éditeur? Je suis impur
puisque je le sais! J'ai la peste! Pivot nous a lancés comme
des savonnettes!... L'idée qu'un écrivain puisse être lu
parce qu'il a quelque chose à dire; l'idée qu'un intellectuel
solitaire puisse oser rompre avec la Weltanschauung du
périmètre sacré et rencontrer une sensibilité populaire
prête à l'entendre, et qui ne savait pas encore qu'elle
l'était; l'idée que des lecteurs puissent se communiquer
entre eux le titre d'un livre, et même - voyëz-vôus ça !-::_
ses thèmes; l'idée qu'il nous en puisse coûter sueur et sang
d'écrire une seule ligne; qu'on puisse dans la nuit
sangloter d'impuissance devant une page blanche et pour-
tant ne pas pouvoir se coucher; qu'on puisse tout refaire
avec désespoir sur épreuves - ah oui, les « épreuves » ! -
songeant qu'on a perdu encore un an de sa vie, et peut-être
lés- autres; toutes ces idées-là ne les ont pas effleurés,
même sur des pattes de colombe ! Et pourquoi? Nous
passons à la télé : eux, pas...
Mais attention : n'imitons pas leur bassesse. Ils ne
27
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
vengent pas tellement leurs invendus que leur statut
menacé de petits-maîtres penseurs à l'ombre des grands,
cle.. kapos kaputts du système, baptisant-marketing la liesse
populâire--soulevée par ·1a fin de leur Terreur intellec-
tuelie... PasS-mîs sur cette piétâille du Pérnnètre, nous
attardant un peu sur ceux qui m'attristent par excellence.
Ce sont nos «précurseurs» : j'entends les hommes d'âge
dont les copieux et sérieux travaux avaient déjà quelque peu
contesté les maîtres penseurs, leurs pompes et leurs
œuvres, et que voici qui réémergent et enragent de ne pas
être cités, de ne pas être à chaque page reconnus et salués
Pères, quoiqu'ils pensent d'ailleurs de la paternité. Leur
fureur les égare en des termes qui sont autant de précieux
symptômes. L'un d'eux m'appelle le Serpent de la Genèse,
lové, je crois, autour de Bernard-Henri Lévy : comment
peut-il à la fois prétendre qu'il nous voit trop aux mass
media et ignorer nos respectives corpulences quant à cette
gymnastique? Pour un autre je suis le docteur Mabuse,
cerveau du crime, dans un long tract qu'il distribue lui-
même aux passants en plein cœur du périmètre sacré : ô
dignité ! Ces diaboliques hantises m'inquiètent. Entre
nous, n'auraient-ils pas pu garder assez de leur bon vieux
Sens de !'Histoire pour soupçonner que l'éclat et le succès
de notre rupture vient peut-être, sans plus, de ce que les
temps étaient mûrs, les esprits inconsciemment préparés,
non de mon Génie du Mal ? Quelles sont ces contorsions
d'exorcistes en bénitiers, ces grimaces qui vous rajeunis-
sent les vieux grimoires ?
Mais il y a plus grave. J'ai dit qu'en leur temps ils
avaient quelque peu _contesté les maîtres penseurs. Oui,
quelque peu seufoment:-Peut-on les contester quelque peu?
Ne pourraient-ils faire un examen de conscience et s'aviser
28
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
qu'en effet leur contestation fut timide, relativement
respectueuse~ un senscoïififfiïaiïte, en tous se~s
coii1ortablë, à preuve qu'elle- les aissa e;;-assez bons
termeS,-ma foi, avec leurs suppôts et sectaires, en assez
belle _place dans l'llnivei:sité marxisée, gages de son
ouverture, flancs-gardes chargés des simili-embuscades,
mouches du coche admises à jouer les taons socratiques.
Or voici qu'aujourd'hui le risque paye, gagne, que le corps
franc fait à lui seul la percée, et eux, plutôt que d'évaluer
dans leur mémoire quelle fut leur quantité de courage,
traitent l'audacieux vainqueur d'ingrat et d'imposteur de
supermarché !... Et les gens d'idiots, par parenthèse, de
pauvres types abusés ou mabusés : telle est leur confiance
démocratique en les masses, qui, s'ils les avaient eues,
auraient été inspirées ! Ils ont voulu être de leur temps. Ils
y sont restés.
Oui, nous faisons les frais de leurs « si j'avais su... ».
Que nous aurions aimé discuter!... Mais nous sommes
haïs, haïs pour un succès qui dans six mois peut-être sera
fini ! Ils n'ont pas attendu six mois que cela passe, alors
que j'ai attendu trente ans, Gluck.smann, que les maîtres
penseurs et leurs deux siècles s'effacent, que tout change
enfin, qÙe FOucault et vous arriviez! À qui, enfant prodige
mort-né de la philo, ai-je disputé la Sorbonne? Et me
voici, ressuscité un peu par hasard, effaré de cette lumière,
et parfois sourdement la désirant éphémère - je suis âgé,
ilJ.~~ mourir' je n'y suis pas prêt-, me voici au spectacle
de ces vieux papillons se traînant aux feux de la rampe !...
Fi donc!... Et je ne leur demande que vingt pages, non pas
même sur mon ouvrage, mais sur le vôtre... Pourquoi? Je
n'en sais rien... Pour voir ce qu'ils pensent... S'ils
pensent... Peut-être pour les saluer, les reconnaître...
29
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Pour lire avec application leurs travaux passés... Ces
temps ne sont-ils pas libres et favorables aux vrais
, h '> M . la . 1 . 1 rec anges... . rus ça g plt, ça g aplt, sans pus ....
Moulinets de masses d'armes avec les encensoirs en
chômage!...
Alors je vous discute, Glucksmann, pour discuter...
Oui, c'est peut-être aussi en réaction contre leur forfait -
j'entends, bien sûr, leur défaillance sportive - que je vais
essayer, avec mes moyens modestes, de creuser et de
critiquer votre livre. Pourquoi de mon point de vue
chrétien et « critique » ? Pourquoi selon ma « diabolique »
hypothèse? D'abord c'est mon bon plaisir, et mon droit
dès l'instant que je l'avoue : votre combat à visage nu et
mains nues requiert des contradicteurs semblables ; la
catégorie la plus haïssable est le « crypto ». D'autre part,
nul ne peut vous critiquer avec un appareil doctrinal sans
l'avoir d'abord justifié, c'est-à-dire sauvé de vos coups -
c'est long -, si bien que pour ma part, n'ayant pas de
doctrine, je suis en effet un de vos rares interlocuteurs
possibles... Tenez, à l'instant, j'apprends dans une tribune
du Matin votre « crétinisme basique»... S'ils en sont là,
c'est qu'ils en sont réduits là : pauvres diables...
Vous devinez déjà que je ne vous apporterai pas mon
christianisme comme valeur établie ni comme idéologie.
Car il est né en moi je ne sais pas comment, sans autre
justification de pensée que la destruction radicale de toute
métaphysique ou philosophie possible par la Critique,
laissant creux ou abîme que la foi vient combler, ainsi
permise et au demeurant gratuite, le contenu commun de
sa révélation n'étant évidemment ni concept, ni connais-
sance : si nos mystères chrétiens étaient des informations,
ils changeraient tous les dix ans ! Je vous parlerai donc de
30
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
nulle part à nulle part, ce qui simplifiera nos rapports, les
dispensant d'étude topico-culturelle préalable, de recher-
che des conditions de l'origine du fondement de l'instaura-
t!on de mon dire... Je parlerai, comme à l'éto~rdie,-dans le
vide - peut-être dans le vide de la fracture de Mai - et
n'avancerai point mon hypothèse du diable pour vous fixer
sur vous-même, mais pour vous amuser d'une lueur
unifiante venue d'ailleurs, si ce n'est de plus loin qu'ail-
leurs. Vous amuser, dis-je : il me plaît que cette figure ait
aujourd'hui quelque chose d'humoristique. Ainsi le récit
de ses ébats prolongera naturellement nos propos de table.
Et au surplus l'humour qu'il pourra m'inspirer a chance de
rejoindre votre ironie, votre gouaille, inanalysable, évi-
dente, indispensable; car en cette lutte il ne suffit pas
d'avoir les rieurs de son côté - on les a -, il faut rire soi-
même, dût-on se chatouiller, et surtout le dernier. Ce n'est
pas un hasard si vos dernières lignes résorbent le soupir de
votre cœur qui se brise dans l'insolente magie d'Ariel et de
Prospero. Je pense aussi à Kierkegaard, repris dans le
systè!Ile hégélien quand il souffre, le fêlant quand il rit.Je
pense enfin à Dany Cohn-Bendit en Mai. Ici pleurs et
révolte tirent force métaphysique du rire. Au dos de votre
livre les portraits de famille font tir de foire : c'est bien
ams1.
Je pense mê!!J.e - commençons les futilités apparentes
- à G!!J Béart improvisant devant moi un numéro
impayable, dans une de ses chansons qui exprimait assez
bien le Pouvoir et l'Aliénation, sur un air saisissant
d'entrain et d'amusette. Soudain, arrivé aux deux pre-
miers vers du refrain - « parmi les moutons je suis étouffé,
et parmi les loups je me fais bouffer» - , il changea de
musique et lançant deux goualantes sinistres dignes de
31
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Mouloudji au plus beau temps des caves existentialistes ou
de Pia Colombo tremblante d'hiératisme dans Bertolt
Brecht ! Le fou rire passé, je m'aperçus combien les
beuglements révolutionnaristes étaient finalement d'un
effet assez veau - au plus purgeant la conscience - et
combien l'enjouement restait lancinant et contestataire.
De même une dénonciation pesante des maîtres penseurs
eût ajouté à leur poids, tandis que votre persiflage
d'affreux jojo de la philo les évente, les évapore. Il fallait
avoir la force d'âme de faire de leurs massacres d'hommes
et de peuples passés par profits et pertes, non pas un
grand-guignol, mais un guignol tout court, pour percevoir
soi-même et laisser deviner par rapport à quoi c'est du
guignol, ce qui en nous persiste et résiste par la distance et
la grâce de la gaieté... Peut-être même ce qui existe... Il ne
faut pas commencer à ratiociner avec eux, chercher une
raison qui leur soit supérieure, ultérieure, ultimissime. En
Raison, comme dit fort bien Jean-Paul Sartre, ils sont
«indépassables» et je le montrerai! Le cœur, l'âme?
Chut! N'en c!j.SQ!l!_!ien ! Ils l'intègrent! Le concret? 11;en
rendent compte! Ils tiennent les vertus, les apostolats, les
révoltes... Reste à monter en sketches leurs aveux et leurs
{
effets. Reste à dire, comme Foucaul vous commentant :
« La phi~os<_Jp_h~~-antj_que no~'J!fénait à accepter no!!e
mort, la philosophie moderne a mort des autres. »
j
Car leurs effets, on -ies voit. Etles aveux, parfois, plus
que parfois, leur échappent. S'estimant tous plus superfi-
~x et superfinauds les uns que les autres, ils ne sont pas
malins et ne cachent quasiment rien, puisque leurs thèmes
sont généraux-géné_!eux et leur « der des der globale» -
toujoursc_Q__uy B_~~ - eschatologiquement salvifique :
réalisation de l'humanité comme espèce ontologique
32
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
(Fichte), État universel de Raison et de Liberté (Hegel),
- --- ----- -prolétaires se réincorporant machines et terres dans les
ruisseaux d'abondance, chanteurs le samedi et peintres le
dimanche (Marx), surhommes éclos par myriades diony-
siaqPes en chorégies spontanées (Nietzsche). Entre nous,
qui n'en veut? Qui refuse ces prospectus de prospective?
Dans un coin, mais lisible, ils indiquent même le prix, en
morts. Ils ne sont pas retors. Quand ils se masquent, ils le
disent. Si vous n'avez rien vu, c'est que leur spirituel est
spiritueux. Est-ce que vous vous plaindrez d'avoir -été
heûfeüX ? Est-ce que vous vous plaindrez d'une pensée
sublime, qui jamais ne fut plus naïve ? Ils ne sont pas
malins. Le Malin est malin pour eux.
Et puis ils sont peut-être les premières victimes... Qu'il
soit donc entendu que mon diable est pour rire, ou plus
précisément pour compléter votre rire; et aussi rappeler
qu'en cette tragédie dernière et décisive de notre monde, le
rire est la seule amorce d'une pensée contre la Pensée :
Socrate en sa bourgade pouvait se contenter de sourire...
Et vous voyez déjà où je le glisse, mon diable, où je l'ai
déjà inséré en votre livre : dans les failles et longs
glissements de terrain de sa structure, même superficielle-
ment étudiée, dans son unité, cette irrépressible unité
entre eux qui fait que vous ne parvenez jamais à les isoler,
cette unité plus substantielle, indivisible, invincible -
nous le verrons, ce sera même ma critique - que l'État, la
Raison, la Révolution, la Métaphysique, malgré vous si
prenante qu'elle ressemble à une présence unique, à une
présence réelle - n'oubliez pas que c'est pour rire!... Et
réciproquement, cette unité massive qui tisse et tasse votre
texte pour les décrire, brise votre discours quand vous
voulez les contre-attaquer, comme si vous sentiez que tout
33
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
plan serait piège, comme si leur bloc vous imposait pour
tactique ce harcèlement de tous côtés, seul vainqueur
possible... Oui, sans ce décousu vous entriez dans leur jeu,
vous étiez perdu : un flanc-garde de plus, un mutin - au
sens adorable -, un contestataire de compagnie. Votre
unité à vous ne peut se révéler qu'à la fin, et c'est pourquoi
il vous fallait Prospero le magicien. Vous avez dissipé le
plus lourd des nuages, peut-être juste avant qu'il ne crève
et s'abatte... L'avenir le dira... Mais, au fait, c'était peut-
être un immense oouvercle métallique, prêt à jointer la
circonférence de l'horizon, dont votre rire magique a fait
un nuage, rien qu'un nuage, et pour cela il fallait l'esprit,
aux trois sens du terme : exercer son esprit ; avoir de
l'esprit; être un esprit, comme il en est justement dans la
Tempête...
Dès lors vous comprendrez qu'ayant à vous parler, voire
à .vous discuter - je le désire, j'en ai besoin -, je ne
puisse le faire qu'à la semblance du diable. Je suis balourd
mais le diable ne l'est pas. Lui aussi est esprit, air, vent...
Certes, si je traitais vos quatre maîtres penseurs de suppôts
de Satan, je ne serais plus le rieur, plutôt le risible. Je me
garderai donc de les traiter de suppôts-sauf peut-être en
ce sens si rare, si raffiné, si transcendantalement épuré que
Klossowski et Deleuze interprétant Nietzsche prêtent à ce
mot : peut-être ne résisterai-je pas à cette <lignification
philosophique... Mais déjà j'élimine les fourches médiéva-
les et les pactes romantiques signés de sang. Les Lumières
ont épuré les Ténèbres - et c'est peut-être dommage:
personne n'est plus le diable, personne n'est plus à lui, nul
ne se voue plus à ses pompes. Depuis qu'on l'a jeté aux
oubliettes ou au dépotoir de l'inconscient, tout est beau-
coup moins simple. Il y gagne. Et quand j'ai écrit de vos
34
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
maîtres : le Malin est malin pour eux, je commençais à
entrevoir un rapport fin qui leur maintint une sorte
d'innocence, d'ailleurs en parfait accord avec la dogmati-
que chrétienne : ils y gagneraient donc aussi !... Ils
seraient presque sauvés !...
La preuve?... Prenons le cas le plus pendable : Judas...
Le Christ, à la Cène, dit : « Un de vous me livrera» -
« Qui?», lui demande Jean, appuyé sur son cœur. Et
Jésus lui répond : « Celui à qui je vais tendre cette bouchée. »
Et il la tend à Judas, ajoutant : « Ce que tu as à faire, fais-le
vite. » « Vite» : c'est la hâte de l'anxieux... « Ce que tu as à
faire», c'est une destination, sinon une prédestination. Et
l'Évangéliste ajoute : « A cet instant, Satan entra en lui. Il
sortit. Au-dehors il faisait nuit... » Insondable n'est-ce pas,
d'autant plus que la scène est parfaikment réaliste. « Au-
dehors il faisait nuit» n'est pas un symbole, c'est un détail
criant de vérité, irrécusable. Le repas, en cette saisin de
Pâques, avait dû commencer au jour tombant, dans une
pièce close, à la lueur de torches ou de chandelles. Et le
premier qui ouvre la porte sur le dehors révèle que la nuit
est tombée. On n'y pensait pas. Ainsi quand on sort d'une
matinée au cinéma... L'entrée de Satan en Judas fut-elle
visible àj~? Moi qui ne suis n! saint ruapôtre, tant s én 
faut,je ljs p_arfois de ces choses sur les visages... Ces véiïis (
qui s'affrontent, comme sur une mer aux ondes interféren- J
tes... Tout est possible dans l'instant, et puis un l'em-
porte... C'est effrayant... De même une émission de télé, )
ces temps-ci, présentait des êtres, les mêmes, interviewés 
en Mai 68 et en 1975. N'importe qui, je crois, peut (
p<;rcevoir la Grâce, à l'ouverture de ces visa_ges d'alors et J
leur fe~re d'à présent.-Eux sëuls ne le sentent pas-et se
jugent, souvent avec une horrible indulgence. Leur boui!-
35
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
lonnement spirituel étant devenu bouillie intellectuelle, ils
estiment avoir mûri... Mais je bavarde... Satan pénétrant
en Judas ne l'absout-il pas? Dieu n'a-t-il pas concédé au
diable une force irrésistible, comme il lui donna jadis
licence de tenter Job, retirant un instant son secours à la
victime afin qu'elle concoure à son dessein transcendant?
Aucune réponse possible. Dans la fameuse danse pente-
costale du tympan de Vézelay, plein à craquer de tous les
peuples de la terre, un coin de l'arc de cercle des douze
apôtres es!,_yjge. Ce n'est pas un défaut de composition du
sculpteur. C'est la place de Judas. Il est toujours là, par ce
vide.... Un «suppôt de Satan» n'est pas forcémei:lt
damné... Et je serais volontiers de ceux qui sauvent le
diable même, à la fin des Temps...
Continuons cette fantaisie... Ce lien entre Satan et ses
suppôts est d'autant plus souple et subtil, donc méthodo-
logiquement intéressant, que mystérieux~ Est-il en tous?
En chacun? Les recouvre-t-il tous comme d'une seule
ombre, d'un simple voile? Se glisse-t-il différent au cœur
d'intimités singulières et ineffables? Je suppose qu'il peut
les deux à la fois, et aussi bien animer l'esprit tout entier
d'un temps, d'une période du monde, tout comme le Diçu
d'Israël possède et hante son euple et saisit et habite plus
profond sesprophètes... Quel tentateur je suis! Car voilà,
n'est-ce pas, avec cette ubiquité dynamique - l'image du
serpent n'est pas vaine-, une facilité, mieux, une agilité
sans mérite qui me permettra d'é!udi_g__giac!!!!_de ~s
maîtres au-delà de s~nsée, ou dans son origine même, sa
genèse existentielle : en quoi peut-être il a cédé intime-
ment à l'air de son temps, en quoi il a contribué à le faire,
en quoi il y fut reçu. C'est riche, le diable, vous dis-je,
c'est « euristique », et si l'on songe qu'à la différence de
36
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
l'homme il possède une ressemblance à Dieu pour ams1
dire - oui, pour ainsi dire - parfaite, au point que
l'intellect et le dire humain s'y méprennent à tous les
coups, on voit déjà comment ces deux derniers siècles...
Je vous entends, vous vous récriez! ... Ou plutôt vous
vous êtes récrié, je m'en souviens. Car nous eûmes déjà,
sur ce pur esprit, un débat qui vaut un récit rapide; nos
lecteurs s'en divertiront, nos ennemis en frétilleront de
joie ou d'aise, voyant la philo-pub en action. Au moment
où parurent les Maîtres penseurs et Socrate, un important
journal nous fit demander par nos attachées de presse -
eh oui, elles existent, et depuis longtemps, ces demoisel-
les, mais on feint de les voir naître de notre lie, comme
l'anadyomène de l'écume... et pourtant j'en connais qu'ils
Ônt jadiS:-fourbues, nos tartuffes! - , nous fit demander,
donc, un débat entre nous. On précisait : vingt-cinq
feuillets. « Bon, bon, dis-je, sur quoi? - Sur ce que vous
voulez. - Ah? - Oui - fls n'ont donc pas d'idée?- Les
idées, me dit-on, c'est vous! Le journal désire surtout vos deux
signatures... » Quel cynisme! s'exclament déjà nos bons
apôtres du périmètre, s'empressant d'oublier qu'on les
( invite eux-mêmes à deux cent cinquante mornes débats,
J forums, symposiums et tables rondes par an, et qu'en plus
lils s'y rendent, malgré la vie si brève... Mais là, dans notre
cas, je confesse le crime : oui, c'était un organe frivole et
de fort tirage!... Certes je répondis : « Qu'ils aillent se faire
~ fiche! Nous n'allons pas nous battre ni nous battre les flancs
pour faire de la copie à tout prix, même au prix fort ! »
 Vertueux, n'est-ce pas? Mais je ne sais pourquoi, sur le
l point de sortir, je me retournai pour lancer : « Le
diable!»... Cela m'était passé par la tête...
Évidemment, on trouva l'idée «formidable»! Et moi,
37
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
oui, moi, misérable, j'avais sauté sur l'occasion de taquiner
un thème qui me tracassait entre nous depuis deux ans,
aux frais d'autrui, avec au surplus l'effet probable de faire
acheter quelques Socrate! Quelle vénalité! Non, pis, étant
donné le sujet, quelle simonie! Vendre ce vase sacré, ma
tête! Vous, au moins, Glucksmann, vous étiez laïc,« point
formé aux saints mystères » !... Toujours cynique, j'arrivai
au magnétophone non point couvert de cendres, mais
excité, fringant... Et - justice immanente ou revanche de
Satan même? - le débat fut raté. Plus exactement,
bloqué. Par vous. Et d'une étrange manière : ce n'est pas
seulement que vous ayez refusé d'entrer avec moi dans la
vie et dans la personne de vos maîtres, voulant vous en
tenir à ce qu'ils avaient écrit - et ils n'avaient presque rien
écrit sur eux-mêmes... Cela, c'était votre droit. J'y recon-
nus même votre pudeur et votre respect des êtres. Aussi
bien - parenthèse -nous ne savons rien l'un de l'autre et
sommes les deux seuls amis ou camarades de la Cause du
peuple à nous dire « vous»... Mais vous m'avez fermé
l'intimité des maîtres penseurs, dès mes premières appro-
ches, avec une violence brusque, inconnue de moi, qui me
laissa pantois, et ensuite perplexe : « Pas question! Pas
question!» avez-vous presque crié, si j'ai bonne mémoire.
Et comme néanmoins je commençais à décrire la « gran-
diose contre-conversion» de l'un d'eux : « Grandiose!
Contre-conversion! », m'avez-vous dit, me semble-t-il :
« Qu'est-ce que vous allez chercher! Il s'agit d'un petit
agitateur semi-intellectuel et minable que les copains exci-
taient!» Et vous avez conclu, en substance : « Contre-
conversion ! Grandiose! Faudra-t-il dire en contrepartie qu'il
couchait avec sa bonne? Sa bonne n'est-elle pas du vécu?
Pourquoi les bonnes ne seraient-elles pas existentielles?» Puis,
38
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
voyant que je renonçais à ce malheureux débat, déconfit
mais de bonne grâce, vous vous êtes exquisement radouci.
Vous m'avez expliqué que votre perspective était à peu
près celle des épistémè de Foucault - grilles a priori,
communes et obscures, des pensées de toute époque,
s'inscrivant en chacun et déterminant ses gestes et ses
écrits, sans qu'il faille chercher une personnalité créatrice
et responsable -, que vos maîtres concentraient à forte
dose et irradiaient au plus loin l'esprit de leur temps, tout
au plus, sans plus, que leur drame intime n'avait aucune
importance au regard des tragédies mondiales qui furent à
la source et à la suite de leurs ouvrages... Je voulus vous
répondre : « Lequel de nous deux trop embrasse ? » Mais
vous avez crié : « Non, nous n'avons pas le droit! » Enfin,
considérant le magnétophone en panne, l'interviewer-
arbitre assez interloqué et moi-même, qui malgré mes
efforts devais avoir l'air déçu, vous m'avez dit, sans doute
en consolation amicale ou charitable : « Pourquoi ne pas
m-1E_rire une lettre là-dessus?»
La voici, ma foi. J'ai tout fait pour ne pas v~ prendre
au mot, pour n'en rien écrire : elle me vient. Sans doute...__
un besoin que je distingue mal encore, que je saurai quand
j'aurai fini... Est-ce délicat? Je crains quelquefois que
non. Vous me le direz ou me le ferez entendre. Je prends
étrangement le risque de vous froisser sans savoir où, sans
savoir en quoi, peut-être pour rien : comment vous
convaincre de l'importance philosophique du diable,
auquel il faut évidemment croire ou-avoir affaire pour en
parler, en dehors des propos de table?... Ce débat devait
être aussi saugrenu que le sempiternel et creux« dialogue
croyants-incroyants » - qu'il prétendait pourtant pimen-
39
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ter, il me semble-, et peut-être ma lettre n'ira-t-elle pas
loin...
Si par hasard elle parvenait à son terme, sachez ceci :
pas plus que je n'entends ou prétends psychanalyser vos
« résistances brusques et violentes »·àmes essais de psychana-
lyse existentielle de vos maîtres, pas davantage je ne songe
à un discours qui soit le « méta » du vôtre, qui le « dépasse
dialectiquement vers sa vérité», qui le« connaisse au-delà de
son immédiateté», ou quelque auti:.e faribole hégélianisante.
D'un mot clair, j~prétends _pa-L_~avoir-ç_e que vous
auriez dit sans le savoir. Bien plutôt je risque la paraphrase
parasitaire. Mais ser3-ce du temps perdu, si je transmets
simplement votre pensée à quelques lecteurs de plus, amis
à moi que vous n'auriez pas atteints, si je répands un peu
plus loin votre cri? J'ai des travaux en- cours, mais rien de
mieux ITaire, et je ferai vite...
Car je serai très simple. Un jour je vous avais proposé,
comme correspondant évangélique à votre livre, la
fameuse phrase christique : «je te remercie, ôPère, d'avoir
caché ces choses aux docteurs et aux sages, et de les avoir
révélées aux humbles et aux petits. » - « Ah, ça oui ! »,
m'avez-vous répondu ardemment. Je ne veux pas interpré-
ter ni capter votre « Ah ça oui !», mais c'est un fait que
nous écrivons désormais pour les petits et-les ·î:î1iîîlbles ,
non pour les révéler, mais pour les rencontrer, P91!.r
toucher et traduire avec quelques mots de plus qu'euxJes
1 choses qu'il.S sentent, pour nous faire sans ëèSSe-lès
' serviteurs de leur liberté commune à naître, à faire naître,
à délivrer : entre nous, quoi d'autre, en ce monde ? Que
p~ut de pl!;l~' q!!_~ ~çm_de mieux notre pensée? S'ans
oublier ce qu'elle-même peut en apprendre... Oui, c'est
sur ces petits que vous comptez, Glucksmann, sous le nom
40
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
de plèbe - non de classe : il y a de la plèbe en chaque être
-, pour la résistance urgente aux maîtres penseurs et à
leurs Systèmes, pour ces traînées de poudre, au moins
pour ces feux de plaine, pour ces signaux qui tiennent lieu
d'enseignement... Le diable, je m'en aperçois à présent,
serait derrière et dans chacun de vos maîtres ce qu'est le
Christ derrière et dans les humbles et les petits, les pauvres
en fait et en esprit : nommé ou innommé, visible ou
invisible... Une figure?... Oui, tout de même plus qu'un
symbole... Pour moi, comme dirait Kant, une figure
constitutive... Pour vous, facultativement régulatrice. Je ne
vous cache pas que mon diable répond à quelques-unes de
mes objections contre votre livre ; il me semble parfaire la
continuité d'ombre et d'oppression de ces deux siècles i"l~
~ mieux que ne le font -;pparemmentvotreEtatet
votre Raison... Comment pourrait-elle être un tel malen-
tendu, cette Raison dont l'apparente destination est d'en-
tendre? Ne faut-il pas au moins aller à son origine, qui
pourrait être un Mystère ?...
Et peut-être le Christ serait~il, en chacun et dans le
secret, un principe de résistance plus actif et plus fiable
que cette Liberté et cette Humanité qui, rien que de se
penser, se sont piégée;eTieS-~êmes ~et qui nous offrent,
si nous les revendiqÜons -encore contre-leurs soi-disant
déviances, la certitude monotone et circulaire d'aller
chercher le remède dans la racine du mal, de nous
ressourcer aupur poison. Est:iî d'3.i1Ïeurs7iumain, hum~i-
-- - - -
nement possible que la liberté se piège - comme elle a
fait? N'y a-t-il pas quelque chose au-delà, ou derrière, ou
au cœur obscur d'elle-même, qui aurait machiné le piège
comme si se savoir ou se décider libre était déjà ne plus
l'être ? Quel était donc l~ vi~e imperceptible du concept
41
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
<l'Homme? Ne faut-il pas enfin, pour maintenir ses droits
- oui, les Droits de l'Homme - contre ce qui les ronge et
les détruit du dedans, et qu'aucun autre concept humain
ne décèle, les re-divini~er en e~prit, en vé_ri~é, en singula-
rité, en substance?
Je ne sais. Ou plutôt je le sais par ma foi : vous savez
que chez moi tout en vient et vous me direz que tout y va.
Mais quoi, si vous acceptez quelques-unes de mes réserves
et que votre être se refuse aux réponses que je vous offre,
eh bien, vous en trouverez d'autres...
Il se pourrait aussi que nous communiquions déjà par-
delà les mots, et même celui de foi. Pourtant j'ai bien envie
d'appeler ainsi ce qui nous lie, encore que je l'ignore. Et
nul, pas même vous, ne peut m'en ôter le droit, puisque ce
n'est pas vous que je baptise, mais... autre chose... Au
fait, la bonne foi ne serait-elle pas la foi, elle qui ne peut
dire ce qui la sépare de la mauvaise, mais, comme on dit
avec une banale justesse, se respire ?...
Vous êtes beaucoup plus et moins que mon ami : mon
absence de tout sentiment me le dit...
Mais arrêtons, cet écrit étant destiné à dissiper le secret
du diable, non le nôtre...
Interlude
Je vais vous dévoiler mon plan, pour désamorcer ma
ruse.
Je commencerai par un compte rendu de votre livre,
pour ceux qui ne l'ont pas lu. J'emprunterai les articula-
tions de ce texte à un article qui m'a été commandé par un
grand journal - encore un! - et m'a donc astreint à la
plus pure simplicité - sans trop de perte de substance,
j'espère. Comme telle est désormais ma règle, autant
commencer par un écrit où elle fut respectée.
Et puis j'examinerai chacun de ~ quatre maî~~s
penseurs, en discutant à peine et sans prétendre refaire
votre étude sur leur maîtrise et leur principat de ce monde.
Je me demanderai toutefois si une anal se de leurs
rapports avec Dieu - ou diable - dans leur pensée et leur
être:--ïiè nous donnerait pas une vue encore plus convain-
cante et claire de leur chaîne, à tous sens du terme : de la
chaîne qu'ils forment, de celle qu'ils nous forgent, de celle
qu'ils subissent peut-être... J'en donnerai une brève
esquisse, timide, tout au plus une invite à un nouveau
dialogue.
Étant bien entendu que l'effigie ou l'image la plus
fréquente et la plus astucieuse du diable est celle del'Ami,
du Consolateur, du Libérateur des hommes - ici de
43
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
l'Humanité -, qu'il offre aux fils d'Adam, non l'exil et la
chute, mais, dans l~t la chute, et précisément par vos------.
maîtres, un Paradis terrestre plus complet que celui
d'avant, plus a8Sure que celui de l'au-delà, un Paradis
prochain sur le sol des vivants, un Paradis où toutes les
béatitudes traditionnelles seront exaltées et redoublées à
l'infini par celle, indivisible, de le créer en le connaissant.
Et si vous m'objectez qu'il n'a pas de figure, surtout
chez des penseurs de cette qualité, je vous l'accorde : sa
figure, c'est l'idée; sa voix, c'est l'universel; son timbre,
c'est le concret; sa musique, c'est le sublime.
Le glas et le tocsin
Faut-il encore expliquer le dernier livre d'André
Glucksmann, ces Maîtres penseurs qui sont entrés comme
un nom commun dans notre langue, au point que j'ose
plaindre dès cette année, dès cette rentrée scolaire, les
professeurs péremptoires ?
Peut-on déjà expliquer l'immense succès de cette œuvre,
et comment elle a su atteindre tant de gens - les gens -,
en quoi elle les touche, les rend à eux-mêmes ou les
change, alors que sa substance semble pure pensée ?
Pourquoi les philosophes de profession ou carrière
écument-ils de le voir briserÏes cercle~ où se réduisa.fr leur
audience et se consolidait sans cesse leur pouvoir?
Pourquoi la rue a-t-elle immédiatement compris ce
qu'on lui donnait et soudain mal compris qu'on ait si
longtemps refusé de la faire juge ?
Bref, pourquoi cet éclair, qui a mis l'électricité en
panne, et voici que c'est cet éclair qu'on redemande, non
la réparation de Pélectricité... Avec lui, au moins, on sait
qu'on est dans la nuit. Un instant, on a vu vrai. Ça ne
s'oublie pas... - - - -
Je crois bien que je puis expliquer tout cela, non pas par
une psycho-sociologie de plus, qui se brancherait sur le
circuit en dérangement, mais en vous décrivant mon image
45
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
persistante sous ma paupière. Elle n'a rien de vague. Il
s'agit bien de deux siècles de métaphysique et de politique
d'Occident, mais tels qu'André Glucksmann les com-
prend, ou mieux, à tous sens du mot, les saisit : car les
Maîtres penseurs sont aussi un flagrant délit. D'où le
brusque soulagement des victimes, que nous sommes...
*
L'étonnement prermer de Glucksmann est le nôtre à
tous. Pourquoi ces temps d'horreur, de guerres, de
scientifiques massacres, de camps de concentration, de
processus et de procédés d'extermination, sans oublier les
aliénations invisibles et leur insupportable angoisse, alors
que nous sommes régis depuis deux cents ans par des
idéologies de liberté, d'humanité rendue à soi-même, par
des systèmes d'émancipation universelle?...
Le trait de génie de Glucksmann est de récuser cet alors
que qui nous vient spontanément et de le remplacer par un
parce que, qui soudain tout éclaire...
Mais quoi ? La liberté serait-elle une malédiction, un
cauchemar, un traquenard? Non, pas elle, mais ses
idéologies et systèmes, comme si faire l'homme pour le
rendre à lui-même le mutilait, comme s'il était inhumain
de toucher à l'homme, de le traiter selon l'idée qu'on a de
lui, quand bien même on la lui ferait partager, quand bien
même elle serait juste !
Comme s'il n'y avait pas en ce monde d'idée de
l'homme!
Mais les maîtres penseurs étaient de bons apôtres du
monde.
*
46
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Tout commence un peu plus haut... Il y a presque deux
cents ans, vers 1780, un grand philosophe, Kant, publiait
un ouvrage au retentissement immense et fâcheux pour
toute ambition philosophique, la Critique de la Raison pure.
Il déniait à notre raison humaine le droit et la possibilité de
connaître, par elle-même, !'Absolu - l'Être, la Chose en
soi, Dieu, l'Âme -, réservant ce domaine aux humbles
approches de la Foi...
Ce n'est paSqil'on eût échoué jusque-là à le savoir,
!'Absolu, c'est qu'on ne peut le savoir. Ce n'est pas
seulement que Kant trouvât la métaphysique, en son
temps, contradictoire et confuse; c'est qu'il démontrait
impossible toute métaphysique, même future. Ce prétendu
savoir était une « illusion naturelle » de la raison humaine
qui, à l'aise dans l'expérience, par la science, en attribuait
le mérite et la vertu à ses raisonnements purs et par eux
prétendait aller plus loin ou plus haut que l'expérience, se
perdant dans le vide...
C'était irréfutable. Cela fut accepté. Kant,« après lequel
on ne pouvait plus penser comme avant», était pris pour
arbitre dans les grands débats de son temps. Mais
qu'allaient devenir les penseurs patentés dans cette
secousse décisive ? Qu'allait devenir la philosophie elle-
même?... Chômage? Difficile de s'y résoudre. Kant lui-
même trouva bientôt à la Raison une autre affectation que
la science de l'Être. Il fonda la morale humaine sur ses lois,
universelles et formelles. Il assura l'homme, être raisonna-
ble, « fin en soi » ; il exigea Dieu, ce Dieu qu'il avait
démo!!tré indémontrâble, -pour répondre à la demande
rationnelle de sa morale, etii.!!!! par rationaliser la religion
même... Tout ref2_mmençait-il?... Non, pas tout à fait,
47
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
pas encore. La métaphysique spéculative était bien
morte... Il ne restait en droit que science et foi, deux
humilités...
Bien sûr, l'orgueil humain abattu sous ce coup aurait
trouvé un jour quelque grand motif pour à nouveau
franchir la barrière, pour contourner la grande interdiction
kantienne; il aurait spontanément sécrété quelque
sophisme au vice indécelable, ou difficilement perceptible.
Quel désir ne se fait valoir, surtout en ce haut lieu humain
qu'est le savoir?... Mais il n'en fut pas besoin. L'esprit
n'eut pas à s'ingénier. En effet la réponse, ou plutôt la
grande riposte à Kant et à sa Critique fut donnée par un
fait,à vra(dire coloSsàl : la Révolution /rançai~~--
- Aujourcî'ïiui nous pouvons viS-à_:;is d'elle prendre du
recul, la situer comme un événement historique entre
autres, si grand soit-il - encore qu'elle nous hante
toujours, que nous la rêvions, l'imitions ou la jouions,
presque malgré nous : elle est toujours comme le fond
originel et la matrice de nos pensles politiques. Mais sur
11 ~ l'heure;f:>our-ses ~ictfm-;s,C'était infiniment plus que la fin
d'un pouvoir et d'un régime : c'était la fin de Dieu et du
monde réums, c'était l'être englouti dans le néant, tout à
z zér~. Et p~ur"Ses part"ï'sans,- c'était ceîaaussi,- pluS-{ill
recommencement de iOûià partir de ce zéro - voir même
le calendrier ! -, un renouvellement sur de nouvelles
bases, une re-création de l'homme par de nouvelles forges,
toutes humainés. Lesquelles? Celles-là mêmes qu'on avait
vues, dans les esprits, préparer cet ébranlement : les
Lumières, la Raison, principe de l'homme enfin à lui
restitué, la Raison toute-puissante : un jour elle fut même
Déesse...
Et les jeunes_!t am!>itieux apprentis ~nseurs de l'Alle-
48
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
magne, ne pouvant reproduire cet événement exaltant
chezeux, vu l'état de leur pays, en tirèrent du moins
d'immenses leçons. D'abord la Métap_hysi_ql!e, décrétée
~ f,~is~:t ~:po~~:~~s~t~~A~~ol~u;,i!~:~arreud~n:a:~
iéyéne.!!lent, « les cie~descendirent sur terre»,~~ H~g~l. Il
n'était donc que de lire la Révolution française en son
dessin et de la prolonger en pointillé pour tout savoir et
tout pouvoir sur l'Humanité, pour ne pas dire sur Tout.
Mais c'est un peu plus tard qu'ils viendront à ~out, le
temps de réaliser leur bonheur ontologique inespéré,
d'abord incroyable...
Oui, la Métaphysique rationnelle était possible, était
vraie, mais dans sa dernièr~ décisive métamorphose :
lisible dans l'Histoir~, ou fondée sur l'H~e, ou fondant
!'Histoire... L'un, l'autre, le troisième?... On verrait... La
pensée de l'Absolu avait tout à coup trouvé son objet dans
- .. ------l'expérience même et donc devenait Science en toute
rigueur kantienne. La pensée pure était le savoir de ce
temps, et réciproquement. Il faut imaginer l'état extraor-
dinaire de ces étudiants allemands :' la Révolution fran-~ - - - -- -
çaise s'est faite par la Raison : donc, nous, la Raison, nous
f
e;fe~~~s la suite et lafin !~t si e}le s~al_fag~ou si elle
a avorté, notre Raison, forcément plus mûre que celle des
Encycloi)édistes et de l'Au/Tilarung,·-la C.Qll!Piétera, la
consolidera, - l'ichèvera. -Où?Partout désormais au
monde ! Et par l'Allemagne, toujours tant divisée qu'elle
va s'unir d'un seul c0upet, « peuple originel»,_ devenir
« peuple fondamental», réurur Ïa planète-! Qu~l bo"iiheur
f même qu'elle-~t été- Împ~rf~!t:~ cette Révolution des
)
Français, comme}fuutseulement nous annoncer et nous
éveiller, no~, telle notre aurore, alors que nous sommes,
------ 49
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
ou serons, ou ferons le jour. Écoutons Glucksmann : « ~
Révolution française peut décevoir; mais cette position de
Tëtraite-spirituelle devant l'événement n'est pas en repli, ciù
COnt~ire. Présentant --la - Rivolution c omme---.mpaTJaite,
malade, les maîtres penseurs conquièrent une position domi-
nante qu'ils gardent encore. Plus haut ils élèvent l'exemplarité
de la Révolution, plus forts sont leurs leçons et remèdes. Qu'ils
appellent à une seconde Révolution, ou à une stabilisation qui
en évite les errances, ou qu'ils alimentent la contre-Révolution,
n'est pas décisif : si la Révolution en est le lever, le soleil sera
cette science qui discipline Tes- Révolutions, -~_pr~gra!!'~e
commun de ces maîtres... »--------~
Même s'ils n'étaient pas follement ambitieux, ces pen-
seurs, ils devaient le devenir : non seulement ils pouvaient
enfin recom~en~_er _à pens~r, mais par cette pensée, par
cette nouvelle Raison Pure qui, c'était évident, c'était un
fait, prenait !'Histoire, prenait sur !'Histoire, ils pouvaient
désormais posséder par l'esprit, non plus seulement la
Nature et la Surnature - le cogito est déjà pratique, dit
Fichte, et Hegel ne veut plus « connaître » l'Absolu, mais,
par la connaissance, dit-il, « s'en emparer» : il ne contem-
ple pas, il affronte, vainc, mange-et digère -, mais la
société, la totalité des Hommes, et ce sans les attouche-
ments vulgaires et harassants de ceux qui la gouvernent,
ou croient la gouverner ! Peu importe que la Politique
devienne un chapitre de la Métaphysique ou l'inverse;
leur politique était d'autant plus souveraine qu'elle était
 pure. Ils étaien~Jes maîye~s comme Napoléon
l'empereur des rois. Et je ne dis pas là leurs raisonnements
/ inconscients. Tout cela, ils le surent. « Concevoir», dit
alors Hegel, « c'est dominer. »
Quelle tentation pour eux! Recréer l'homme et dominer
50
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
le monde à leur compte! Comment auraient-ils pu s'en
prémunir? Qui aurait pu? Ils ne s'en privèrent pas ! On
peut décidément mal se représenter ce qu'ils se crurent, et
nous firent. J'ai dit que la philosophie alors, avec eux,
renaquit... Mais non, pas- même,- ouplutôt mieux que
cela : elle se baptisa aussitôt « la Science», « le Savoir
Absolu », ou « total », « la Doctrine de la Science », « la
Science des Sciences » ! Et cela fut admis! Et cela fonction-
nait! Kierkegaard, cinquante ans après, Kierkegaard le
contestataire, dans le Concept d'ironie, écrit indifférem-
ment, sans ironie, « Hegel» ou « la Science de notre
siècle»! Quant à la pauvre science, la vraie, celle des
mathématiques et de la nature, celle de Galilée, de
Newton, de Kepler, croyez-vous qu'elle eut droit de faire
bande à part? Non, elle était comprise, incluse, colonisée,
annexée, au mieux sous-prolétariat : éclairée, assurée,
guidée, rectifiée! On a vu cela! Ainsi la théorie hégélienne
des couleurs réfutant Newton et son prisme pour les
besoins de la Dialectique ! La découverte de la polarisation
de la lumière traitée par le même Hegel de « charabia
métaphysique » ! Et plus tard Nietzsche enseignant de tout
son haut les lois de l'histoire naturelle à Darwin !...
Il ne restait plus rien à éliminer, ingurgiter, résorber en
néant ou en savoir, que laFoi. Ce fut vite fait. La croyance
des croyants et le savoir des savants deviennent désormais
les degrés inférieurs de l'omniscience des maîtres pen-
s~s... C'est fou? Peut-être. Mals cette f~lie-là nous a
faits. Fichte, Hegel, Marx et Nietzsche ont donné le
monde où nous sommes et où nous allons. Nous vivons, ou
mourons de leur domination. Et ils le savaiënt ! Nietzsche
écrit à la fois :-;Nous sommes à l'époque des atomes et du
chaos atomique», et : « Nous entrons dans l'ère de la guerre
51
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
classique ~>!C'est donc nous, le classicisme ! ~nt
~~rimitifs du début_d~!a_!i~ de~~s, prophètes de la
fin de leur fin : seule modestie! C'est d'assez loin q!!'ils
- - _____.
ont ~erçu la Terre Promise, à nous par eux promise, et ils
nous y--ontpropulsés-:-De même le Goulag, dur ou doux,
généralisé ou restreint, au propre ou au figuré, s'annonce
en 1844, ou même en 1774, dans leur tête - m~me si cette
tête, à tiq-e P!"Ovisoire, en 1794, tombe dans -le panier...
NapoÎéon ne mettra pas bon ordre à cela, mais-bien plutôt
mettra tout cela en ordre, en son ordre. Son esprit, ou
plutôt !'Esprit en lui, passera aux philosophes...
Le mal, certes, vient de plus loin... Socrate et Panurge
étaient déjà des figures contestataires : Panurge, de l'una-
nimité humaniste et suspecte de Thélème; Socrate, du
logos des sophistes qui avaient pouvoir sur la cité grecque :
et il n'aboutit pas, car non seulement on le tue, mais déjà,
pour Platon, son bien-aimé disciple, l'opposant politique
est un étrange animal, voué, pour sa guérison, aux
terribles « maisons de résipiscence » : si la cure ne le sauve
pas, on le tue... Mais, cela dit, les pouvoirs des anciens
temps étaient plus lâches. Il y avait des franchises, des
traditions, des coutumes populaires frondeuses et indéra-
cinables, voire des « privilèges » au premier et beau sens du
terme. De plus, Glucksmann fait judicieusement observer
que les Encyclopédistes étaient moins persécutés que
r~rchés_par ïès pr~es - il fallait seulement trouvër
lequel en Europe - et prêtaient volontiers leurs lumières
aux despotes éclairés. Ils se trouvèrent fort dépourvus, dit-
. ·- -il, en 89-93, quand la bise fut venue. Et j'ajoute que le seul
qui ait vécu assez vieux pour voir la Révolution fut
guillotiné... Mais les jeunes penseurs étudiants allemands
avaient tout vu s'écrouler-ên-France, ne restant plusque la
52
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Raison et l'homme libre universel qu'elle avait fait. Le
Rhin les conserva quelque temps à l'abri, pour y méditer.
Comment n'y pas voir naître l'occasion et la vocation de
fabriquer l'homme selon la rationalité libérante ? Pourquoi
devenir des pasteurs, comme ils y étaient familialement
destinés? Les attendaie!_lLJ,i~ troupeaux plus vastes...____.. - - ---- - - - - .
*
Mais une question va se poser, d'importance. Chacun de
ces chers maîtres, on le devine déjà, est, à ses propres
-----------yeux, le seul, le premier, le dernier, bref tout. A tout le
moins il change tout et détruit tout. Il doit donc détruire
son camarade ou prédécesseur. Les maîtres penseurs
doivent s'étriper les uns les autres, et en fait s'étripent, au
nom de leurs pensées propres. Mais alors pourquoi leur
prêter, avec le siècle et entre eux, une totalité de pensée
commune? Ne l'auraient-ils pas vu, ce mouvement pro-
 fond vers la possession du monde, oùilsétaient tous P.!~
)
avant que de tout prendre ? L~nseurs ne connaissent-
il-;- pas lèllr pensée ?-Vôilà le hic. éar ënfiniÎs nesont pas
sots. Ils sont comiques, on verra, mais autrement que par
leur sottise. Pourquoi donc ne se sentent-ils pas partie
liée?
Citons, pour mieux cerner la difficulté, trois passages de
Glucksmann. Le premier nous décrit leur succession : « A
partir de 1800, les maîtres penseurs se passent le flambeau :
pour Fichte, le _dernier phi!osophe est Kant, après lui, avec
moi~menëe la Science. PÔur iïêgetHchte reste philoso-
phe, le dernier. Pour Marx, le dernier c,est Hegel. Mais à la
Toussaint des philosophes, c,~st touj0u;:;Noël qu,on chante. »
Et Nietzsche, ajouterai-je, dans une récapitulation
sublime, pour une fois sacrificielle : « Et si vous avez
53
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
manqué ce grand coup, vous êtes-vous manqués vous-mêmes
pour autant? Et si vous vous êtes manqués, l'homme est-il
manqué pour autant? Et si l'homme s'est manqué, qu'importe?
En avant! Ce qui se heurte en vous, n'est-ce pas l'avenir de
l'homme?»
On voit l'effroyable et frénétique marche au gouffre.
Mais à la faveur de cette Toussaint des philosophes,
précisons mieux avec Glucksmann~leur ensemblê, leur
chœur, ou leur tutti d'orchestre : « Un savoir antérieur aux
sciences qu'il pousse devant lui, une philosophie qui se refuse à
se laisser désigner comme telleentre d'autres, elle qui ne
r~ble__~ p_~i.~~s'!phie connue, une métap_hysj~ q~i
proclame la fin de la métaphysique, une théologie de la mort de
Dieu, une-ontologie-qui n'admet point qu'un être soit autre
qu'elle puisqu'elle se veut la logique qui fait du monde notre
monde.» ~
Et, encore plus net : </ Tous~nt estimé avec Fichte : "_§j
le mot de philosophie doit signifier quelque chose de précis, il ne
peut désigner que la science '', entendez-iéîiTscience.Tous o;it
explîijué dans lêuTSlivTès pourquoi ils les écrivaient si bien et,
se situant historiquement, analysé pourquoi ils étaient mondia-
lement un destin. »
On y voit un peu plus clair, mais, à plus mûr examen, le
premier passage cité et les deux autres apparaissent
contradictoires. Nietzsche seul fait un lien entre lui-même
et les autres, non parce qu'il est généreux, mais justement
parce qu'il est le dernier de tous, indivisiblement !'Unique
et !'Ultime, et se transcende lui-même dans l~ funrr;;ers
une humanité supérièüre où if~;ut que son éternel retourÏe
relancera, côffime l'as dans un coup de dé infini... Mais les
a11tres ? Commen! chacun est_-il possi!Jle, imaginablç__en s~
solitude narcissique et tota!isante? Comment peut-il se
54
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
sentir seul penseur et mépriser le vieux camarade à ce
point, s'il connaît !'Histoire et se connaît dans !'Histoire ?
Chacun ne va pas redécouvrir une nouvelle Raison
Humaine tous les dix ans, que diable ! Il n'y a pas,à chaque
coup,de Révolution française pour changer tout et le reste!
Ces totalités philosophiques singulières et absolues qui
chaque fois recommencent défient l'entendement même!
Qu'est-ce qu'ils ont bien pu invoquer ou inventer, chacun,
pour tuer au départ les autres et tout le passé humain de
l'homme? On veut bien qu'ils soient fous, mais d'où vient
leur génie ? Pourquoi est-ce que nous les croyons, ou l'un
-- ------ --- - .
ou l'autre ou parfois même tous ensemble, en ce magma
contemporain de notre-pensée quia lw-même quelque
chose d'impensable ? Serions-nous fous aussi, sans le génie
pour excuse ?
Non... Ou pas tout à fait encore... C'est ici que
Glucksmann est le plus ingénieux et profond. Bien sûr, il
faut à chacun d'eux se faire sa lace, c'est-à-dire toute la
place, par la Raison, donc abolir l'autre qui était déjà la
Raison. Mais aucun Kant ne se délectera des antinomies
entre eux, car il n'y en a pas ! En effet, à mesure que
!'Histoire avance et que la société évolue, la place
augmente, le champ s'élargit! Des espaces vierges se
révèlent ou se créent, des populations, des classes, des
régions de géographie cosmique, des encore impensés
porteurs en germe de pensées absolues neuves - enten-
f dez, dit chacun, la mienne... Fichte, inspiré de 93 et le
justifiant, instaurait un État formé de fonctionnaires...
) Autrement dit, s'indigne Hegel, de policiers ! Et lui,
Hegel, y inclut la pacifique « société civile » - en gros,
bourgeoise - laquelle, « ayant appris à obéir comme
Athènes sous Pisistrate, n'a plus désormais besoin de maître »,
SS
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
et se réalise substantiellement en ce même État, selon
Liberté et Raison, « ainsi accomplissant l'homme», de sorte
que le résidu social mécontent est « inhumain » ; alors
revient, mais cette fois sur un champ plus vaste, la police,
qui réprime l'inconcevable! De plus, maître ou maîtrise
dans les têtes ayant justifié en raison, en raison dialectique,
le passé, désormais passé-dépassé, désormais assigné au
rôle préparatoire de cette parousie étatique, finies les
nostalgies ! Plus de chants populaires, de joie ni de révolte.
Plus de petits bonheurs frondeurs. A toute misère un seul
et total remède... Mais Hegel avait justement laissé hors
État-Raison-Liberté cette masse marginale, « le peuple »,
défini par « le fait essentiel qu'il ne sait pas ce qu'il veut».
Vestige du passé? Va-t-il se résorber?... C'est curieux, il
grandit... Oui, dit Marx en bondissant, l'avenir! Le seul
avenir, c'est lui! L'homme de Hegel établi en État-Raison-
Liberté était aliéné, dénaturé par son établissement même,
hors de soi par ce qu'il avait à soi! Tout va se renverser
pour se rétablir à jamais ! Et le prolétariat, à peine surgi,
encore promesse, y passe... On sait, par contraste avec le
lumpen qui commence à poindre, comme il est déjà
« policé », lui... Et aujourd'hui, ajouterai-je, voici des
pensées tiers-mondistes d'universelle misère, mais la lassi-
tude nous gagne ; ou bien la force des forts est mondiale-
ment trop forte ; et le jeune Glucksmann de 1966, encore
marxiste, dans le Discours de la guerre, hésite à sceller le
Destin de la planète par les masses asiatiques ou le
cataclysme atomique... A moins que ce ne soit le Destin
qui hésite... La perspective de la Mort Universelle nous a
peut-être privés, par effroi, d'un cinquième maître pen-
seur du monde, avant que la vision _de~es vastitudês
56
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
concentrationnaires ne lui fasse éclater le cœur, ainsi lui--- -- - ·-- -~ ~ ~--- -
rouvrant l'esprit...
'"Tciià donc fe délicieux et tragi-comique mécanisme de
substitution de l'un à l'autre, chaque fois de totalité à
totalité. Lisons, pour notre régal sinistre : « Hegel avait
logé dans les marges de son État rationnel une " Jèbe " qu'il
distingu_g~ign~usemenJ__du_peuple p!Jr sa misère et l'esprit de
révolte ~pouvait Canïm!r. De là part la critique de Mar.x,
elle se réclame de" la formation d'une classe avec des chaînes
radicales, d'une classe de la société bourgeoise qui ne soit pas
une classe de la société bourgeoise, d'une classe qui soit la
dissolution de toutes les classes, qui en un mot soit la perte
totale de l'homme, et ainsi ne puisse se conquérir soi-même que
grâce à la totale conquête de l'homme ". Les maîtres penseurs
se dépassent ainsi les uns les autres... dans la plèbe. »
Et, plus métaphysique et encore plus beau : « Les
maîtres penseurs successifs tirent au jour u~esJe ", ils se
l'envoient à la face comme l'oubli qui annule les plus belles
constructions spéculatives, mais c'est toujours un !E_te à
conquérir, un ne- ense-pas qui n'est qu'un pas encore pensé, un
pas encore dominé. Tu à-;vu la lutte contre la chose maiStu as
oublié autrui; tu réfléchis soigneusement le rapport à l'autre
comme rapport de domination, mais tu manques le mouvement
des masses à les supposer passives; tu as pensé:._ la révolution
mais as luhaos du devenir <!l!ql!_e]J_liën'éèha p~ paS:.Tes
problèmes changent de termes, la solution demeure unique :
maîtriser, maîtriser, c'est la loi et le prophète ! »
Mais il y a mieux : ce reste à conquérir qui va tout
----changer, comment avec lui tout changer dans la pensée ?
--- - -·- -- --Comment faire passer ce changement social ou mondialo-- - - -... --- - --· -··---
cosmique .~Il_ métap~y~ig!!_e? C'est finalement assez sim-
ple. La vieille métaphysique était divisée en deux : la
57
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
métaphysique générale (étude de l'Être en tant qu'Être) et
la métaphysique spéciale (étude des trois régions de
l'Être : l'homme, le monde et Dieu). Il s'agira pour
chacun, ne serait-ce que pour se distinguer de l'autre, de
choisir un des trois objets de la métaphysique spéciale, de
le coller par en dessous à sa découverte historico-sociale et
par en dessus à l'Être en tant qu'Être, absorbant ce dernier
en exclusivité. Marx marxisera l'Homme, Hegel étatisera
Dieu ou divinisera l'État. Nietzsche survolera et survoltera
les Forces du Monde. Alors là, ils pourront se battre
furieusement ; apparemment, plus rien de commun entre
eux. « Ce collage s'intitule " fin de la métaphysique " et ne va
pas sans combats de géants, ~g_c~n disputant à l'autre le droit
de résumer la sagesse du monde en tel chapitre de la
métaphysique spéciale plutôt qu'en tel autre : Hegel est trop
théologique pour les maîtres voisins, Marx trop_ humaniste ou
Nietzsche trop naturaliste... Quel sera le dernier mot? Ils en
disputent. Mais aucun ne doute qu'il existe, ce dernier mot. »
Ni qu'il l'aura... J'ajouterai, pour expliquer en cette
guerre les périodes de semi-calme, d'embuscades et de
savantes manœuvres tournantes, que depuis- que que
temps sévit la dialectique. Déjà ébauchée par Fichte -
dont l'opposition « moi - non-moi » constituait le monde à
partir de moi sans la « chose en soi» de Kant, sans son
constat brutal, vulgaire et subalterne de l'expérience-,
elle permet à Hegel d'intégrer moi et non-moi dans
l'Absolu qui se produit et se pense, à Marx d'abolir
l~solu -par coup d'Etat du Négatiflégitimé après coup
par plébiscite idéologico-historique, à Nietzsche de
reprendre à zéro la Critique, jugeant par les narines et
châtiant au marteau, révélant aux populations abasourdies
de tant de subtilité divinatrice que le père Kant était
58
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
complexe parce qu'il était complexé ! Bref ch_acl!n dit la J
vérité de l'autre en l'accom lissant, le renie en le saluant,
--- ---- ·------- - -- -- -· -l'annule en le réalisant, bref le met à sa place en lui (
~n·oign~nt gj'il p_:e; bouge, trop heÜreux d'être ainsi
reconnu pour le Pénultième qui a préparé !'Ultime : 1
Moi... Telle est la diplomatie des trêves ou du train-train
de ce cosmique conflit. Même là, la mainmise n'y va pas de
-- --main morte...
*
État, Raison... Raison d'État est un pléonasme qui
d'ailleurs peut se lire à l'envers : état de raison... La
liberté, qui a fait son chemin en zigzag de 89 à 93, ne le
fera pas deux fois, puisque maintenant on sait : 93 tout de
suite et à jamais! Un seul zigzag : l'éclair, la foudre!...
Les jacobiq~ mirent quatre ans à naître et à s'assurer,
chacun, chaq~ dan, q11'jl incarnàfr la Volonté Générâle :
d'où des tuêries relativement modestes et qui pourtant
parurent alors répugnantes, la raison encyclopédiste étant
balbutiante et trop peu systématique. Maintenan~s
~ons d~s solu!_ions finales plus vastes. Maintenant, le
monde, ça marche ! On n'improvise plus la Révolution, on
la répète, on la joue, on passe en générale, on bat la
générale. On connaît le prix, on le paye. Comptant. Ou,
pour être plus sûr, d'avance. Il a fallu le Goulag et ses
incomptables cadavres pour que les morts comnÏellëëni à
entrer e; ligne de compte. Mais qtioi; c'est qüânutafil!
L'Ètre est qualité! Ceia passera, cela passe. On dit déjà
que Glucksmann exagère les charniers, ou s'en repaît; au
mieux, qu'il a la digestion délicate. Qui lui rél?ond, dans la
gauche humaniste organisée, à ce maladif, que « la
- . - - -- -----
59
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
caravane passe » ? Attali, ce joli petit oiseau de nuit qui
apparemment n'a rien d'Attila...
*
Mais Nietzsche? N'a-t-il pas souvent contesté, lui, et la
Raison et l'État? En quoi ce solitaire ferait-il bande avec
les autres, sinon par l'orgueil fou, qu'il avoue? Mais
justement il avoue tout, même pour les autres. Il vend la
----mèche; il annonce « la guerre pour l'empire du monde au
no;;;-qes_grandes doctrines philosophiques»--: Art, philoso-
phie, religion:-sdéllée, sont~ formata~s de domination ».
~
Est-il à la fin des temps, lui aussi? Non, mieux que cela!
« L'humanité n'a pas encore de fin, mais ne serait-ce pas qu'il
n'y a pas encore d'humanité?» S_q_n peuple à l~i ~s!_à naître.
Car les masses humaines des maîtres- qui le précèdent
seront balayées, toutes, par le chaos cosmique qu'elles
auront peut-être imbécilement provoqué. Toutes les révo-
lutions so.m_~les et m~prisabl~s. Une seule, conforme
au vrai sens du mot de « révolution » - qu'on voit en
astronomie - , comptera : le grand tour de la Roue qui
centrifugera les négateurs médiocres et donnera à naître
aux demi-dieux, aux surhommes. Avec un peu de chance
lui, l'insufflateur, sera là, pour contempler, chanter,
danser son ouvrage. Il est bien au-delà de tous les autres,
--- -« au-delà de tout », dit Glucksmann, plus maître que les
maî~s_eLJl!.aître des nouveaux maîtres à ~t!.ê.I~t
« avoir encore de nouveau toutes choses, telles qu'elles furent et
telle; q"U'êlles sont pour l'étërniti ;>.-Avenir, devenir, éternité
se confondent en un monde inévaluable et transvalué.
« Imprimer au devenir le caractère de l'Être, voilà la suprême
volonté de puissance. »Ainsi, au terme, il redevient presque
classique, un héritier de Descartes paroxystique...
60
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Nec plus ultra, en effet. Il conclut. Il boucle. Tout aussi
vrai que l'Éternel Retour bloque et referme à nouveau le
Temps ui avait brisé ses vieux et paisibles cercles avec.....___, - - - --
l'ère chrétienne - saint Augustin : « Circuiti sunt explosi »
- -:-mais dans une nouvelle circonférence ou spirale de
création perpétuelle, indéfinie ou infinie. Est-ce cela
l'éternité, son éternité? Il ne l'a pas dit. Il s'est brûlé,
tordu, détruit de la pressentir... Peut-être que sa folie
conclut pour Nietzsche... Peut-être est-il allé seul au bout
et même au-delà de !'humainement et du surhumainement
possible...
Peut-être que sa folie conclut pour tous. En tout cas
l'horreur. Je n'ai pas cité ici les textes horribles de
Nietzsche, qui a payé. Le ferai-je? Une sorte d'actuelle
terreur universitaire interdit de parlerde Nietzsëhe à qui
-- - - -- - -- - - -
oserait susurrer, même à son ombre, que Hitler aurait tant
soit peu compris le surhomme. Ce n'est pas cette terreur
qui me fait taire. C'est la pitié. Il n'aimerait guère. Tant
pis.
*
Mot d'ordre? Résister, dit Glucksmann. A tout prix. Et
surtout sans attendre et sans délibérer, sans étudier les
mûrissements de !'Histoire, sans se demander à quelle
page du livre on résiste. En cette Apocalypse où !'Esprit
fait la Bête, prendre !'Esprit de vitesse.Au nom de quoi?
Cœur ? Sentiment ? On verra, on verra après - à supposer
même qu'il faille voir et nommer : ne recomme_nçons pas
les systèmes! Après tout, c'est le cœur débordant de Jean-
Jacques qui a rythmé Robespierre le monotone... ~q~
tout le monde s'y~e ! Le paumé, le camé américain qui
est allé en manif faire sa petite B.A. contre le Pentagone au
61
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
Vietnam est de ceux qui ont gagné. Qui l'eût cru? Quel
ordinateur l'aurait programmé? La résistance doit se
P_!2P~ge!_Par traînée de poudre pour distancer l'idée
générale. C~es clochers, course entre le tocsin
et le glas...
Glucksmann, c'est le tocsin. Ce livre à la documentation
si riche, à la pensée si profonde~ cri haletant, répété,
strident de sarcasme. Il rit parceque le rire est une arme.
Il rit pour ne pas pleurer : trop de pleurs, à l'échelle de la
planète... C'est débridé par pudeur, c'est rigolo par
ngueur...
Le style est celui d'un oiseau de proie dont les rapts
délivrent. :rr__est be..fil!__qu'un seul livre, à deux siècles de
maîtrise totalitaire - et luciférienne, peut-être - ~
donné le coup d'arrêt.
ffiueksmann aura peut-être subverti la Révolution elle-
même, libéré la Liberté.
Interlude
Mon cher Glucksmann, je vous ai déjà trahi, vous
voyez. Dans un compte rendu qui se voulait fidèle et qui
est devenu très libre, jusque dans mes apports de textes, je
suis parti et j'ai tout fait partir de Kant, dont vous ne
parlez pas.
On dira que c'est ma manie, mais vous ne le direz pas.
Vous comprendrez que je me sois enivré de cette harmo-
nie : l'impossibilité de connaître l'au-delà de l'expérience
se voit soudain niée par l'au-delà qui descend dans
l'expérience, si bien que le Savoir Absolu se trouve non
seulement rétabli, mais enrichi de deux domaines, qui par-
dessus le marché le fondent ou s'y confondent : la
.Politique et !'Histoire. Et ce, pour comble, par cette
Révolution française que Kant aima d'un bout à l'autre
sans réserve ! Quel triomphe !
Mais ce n'est pas pour la seule harmonie intellectuelle
que je me suis permis d'introduire Kant au départ de vos
-quatre maîtres, comme une sorte de propulseur-réacteur
explicatif. Je veux dire : comme celui dont ils ~artent et
contre lequel ils réagissent et rebOildissent sans trêve ;
--- -celui qu'ils s'empressent d'oublier et qui ne cesse de les
hanter ; celui qui, liquidant la vieille métaphysique, leur
donne effectivement un point de départ à zéro, un vivace,
63
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
vierge et bel aujourd'hui où leur élan conquiert à la
philosophie le terrain neuf et grisant du Destin des
hommes; mais aussi celui qui, par les interdits sur l'avenir
que prononce la Critique, leur inspire un malaise, leur
inflige une contradiction et les induit au mensonge.
Le malaise, constant : si Kant avait eu raison ?
La contradiction, ou la quadrature du cercle : pour en
finir avec la Critique kantienne sans rétablir pour autant ce
qu'elle avait aboli et qui ne les intéressait plus - Dieu,
l'âme -, il leur fallut se faire, ou bien plutôt se feindre,
encore plus critiques que la Critique. Tous les dogmatis-
mes des maîtres penseurs s'intituleront désormais« criti-
ques » et prétendront reprendre, étendre ou amender
Kant : trait constant. Hommage obligatoire, un peu
compatissant. Mensonge comique...
Il en est un autre, plus grave, et dont certains souffri-
ront : on ne ment pas, on ne se ment pas toujours
impunément... Deux en chutèrent... Leur appétit absolu
de Science-Puissance, s'il ne pouvait accepter la limitation
critique de la connaissance, ne pouvait pas non plus laisser
place ni chance à la Foi : permise par la restriction du
champ du savoir, tant qu'elle subsisterait elle le restrein-
drait à son tour. Elle en tracerait forcément une bordure~
Elle les narguerait. Ils ne pouvaient s'y résoudre. Il leur
fallait donc, dans leur prétendue critique de la Critique,
l'interdire à jamais. Et ce, bon gré mal gré. Je veux dire :
ce ne furent pas des incroyants qui philosophèrent en paix
selon leur incroyance. Ce furent des croyants qui sacrifiè-
rent leur foi à leur science philosophique, fût-ce de Dieu.
D'où des conflits profonds, douloureux, conscients ou
non, que nous verrons souvent retentir dans leur œuvre.
D'où le droit que je m'arroge, que dis-je, le devoir
64
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
philosophique et critique que je m'impose, d'entrer dans
leur personne et leur vie, dans les drames ou tragédies qui
furent à l'origine de leur pensée même. Car ce fut dans
leurs profondeurs ultimes qu'il se mentirent.
Mais j'ai une raison encore plus grave, plus pathétique,
et cette fois très contemporaine, d'avoir osé introduire
Kant et sa Critique au départ de mon travail sur vos
maîtres. C'est pour notre salut, rien de moins. Je m'expli-
que : j'ai déjà écrit Socrate, vous le savez, pour compléter
modestement votre livre, pour contrebalancer la fatalité de
vos maîtres par un recours possible, une i.ssue entrouverte,
une chance : bref le désespoir par l'espoir, et vous y avez
souscrit. Eh bien je continue, et cette fois l'enjeu est celui
du siècle. J'ose et je dois poser la question absolue,
indélicate, exorbitante, passée de mode en Sorbonne -
mais que de choses aujourd'hui reviennent! - : des
maîtres penseurs ou de Kant, qui est vrai ? Qui est dans le
vrai? Je dois poser et résoudre la question de vérité,
) l'ultime : est-ce que la critique kantienne de toute métaphysi-
1que future eiïVraimentliréfutàbTe et 1ndépass~le ? Je-ne
peux pa8,Il0üs-ne pouvons pas nousdlspenser d'étudier si
la pensée des maîtres penseurs possède un fondement assuré, ou
procède au contraire d'une erreur fondamentale, illusion ou
mensonge. Dans le premier cas, tout est perdu. Dans le
second cas, tout est sauvé, ou sauvable. Il ne s'agit donc
pas seulement de la question, passionnante, de la possibi-
lité et du statut de la philosophie elle-même. Il s'agit, pour
tous les hommes de notre temps - pour ces hommes sur
qui les maîtres penseurs ont étendu ou étendent leur
emprise totalitaire de ruine, de servitude, d'aliénation et
de mort humaine-, il s'agit de savoir s'il existe, là contre,
quelque chose : un appel en justice, un gage de salut, un
65
DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER
fondement réel, absolument vrai, éventuellement efficace
ou décisif, du refus.
Oui, de notre refus, que nous avons parfois tendance,
aux heures tristes, à croire retardataire ou inspiré de
chimères idéalistes. Je dois donc hardiment exposer ici les
grandes lignes de la Critique kantienne. C'est un peu
difficile pour nos lecteurs. Ils devront me suivre quand
même.
Il est, certes, bien des façons de la décrire. Mais les
considérations qui précèdent m'inspirent, à tout hasard,
hasard qui est peut-être nécessité morale et chance de
récompense, de commencer par la question de la vérité.
J'avancerai doucement.
La vraie taupe
Il y a deux moyens, selon Kant, pour les hommes, de se
mettre d'accord sur une vérité.
D'abord la correction logique du discours : qu'il n'ait
rien de contradictoire. Mais cela ne va pas loin, c'est
formel; des faussetés ou mensonges peuvent s'articuler à
merveille selon la logique. Savoir raisonner requiert sans
doute une éducation, mais brève et vite parfaite. Savoir
raisonner ne donne à savoir rien de plus que ce qu'on avait
déjà dans l'esprit.
Certes, clarifier une connaissance semble l'accroître.
Mais on sait d'expérience qu'il est de fausses clartés. Et si
notre savoir avance en clarifiant ce qui est déjà là, c'est que
tout est là, donné. Thèse contraire à notre limitation
humaine, et déjà métaphysique. Nous sommes bien loin
de la logique, semble-t-il. Nous nous sommes imprudem-
ment avancés.
Mais non, peut-être! Justement pas! Car souvent la
logique a une ambition plus vaste. Elle prétend que bien
penser, c'est savoir le vrai, ou l'Être... Il existe en effet des
contenus de pensée qui ne sont pas tirés de notre
expérience, mais aspirent à l'existence : soit à une exis-
tence distincte hors du monde sensible - Dieu, l'Être,
l'âme - , soit à une existence au sein même de l'expé-
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  • 2.
  • 3. DU MÊME AUTEUR ROMANS Une fille pour l'été, ]ulliard-Lettres nouvelles, 1957 Le Jardin de Djemila, ]ulliard, 1958 Le Temps de Chartres, ]ulliard, 1960 La Pourpre de Judée, Christian Bourgois, 1966 La Perte et le Fracas ou les Murailles du monde, Flammarion, 1971 Le Tiers des étoiles, Grasset, Prix Médicis, 1972 Les Paroissiens de Palente, Grasset, 1974 THÉÂTRE Les Incendiaires, NRF, 1946 La Terrasse de midi, NRF, 1947 La Grande Pitié, NRF, 1956 Saint Euloge de Cordoue, NRF, 1965 Le Songe (adapté de Strindberg), 1971 Comédie-Française (coll. du Répertoire) ESSAIS • Combat de franc-tireur pour une libération,].-]. Pauvert, 1968 Qui est aliéné? Flammarion, 1970 Combat de la Résistance à la Révolution, Flammarion, 1970 Ce que je crois, Grasset, 1975 «Dieu est Dieu, nom de Dieu! »,Grasset, 1976 Délivrance, Seuil, 1977 en collaboration avec Philippe Sollers Nous l'avons tous tué ou « Ce juif de Socrate!... » Seuil, 1977 EN PRÉPARATION La France Structure et Genèse de la Critique de la Raison pure
  • 7. L'ÉDITION DE CE LIVRE A ÉTÉ PRÉPARÉE ET RÉALISÉE SOUS LA DIRECTION DE CLAUDE DURAND, AVEC LA COLLABORATION DE SYLVAINE PASQUET ET JEAN-BAPTISTE GRASSET. ISBN 2-02-004770-5 © Éditions du Seuil, 1978. La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou panielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
  • 8. Alors il tressaillit sous l'action de !'Esprit et il s'écria : « Je te remercie, ô Père, d'avoir caché ces choses aux docteurs et aux sages, et de les avoir révélées aux humbles et aux petits. » Luc Dieu se manifeste au milieu de ceux qui savent. Hegel
  • 10. Aux humbles et aux petits
  • 12. Avertissement La dédicace de ce livre, « aux humbles et aux petits », n'a rien de démagogique, au contraire. Il est vrai que je ne puis supporter de voir les gens simples exclus pour « inco~pétence » des gr~n~ c!~ philosophiques de ce temps, débats que les spécialistes ou mandarins obscurcissent comme pour se les réserver. J'en souffre d'autant plus que la pensée des maîtres penseurs ayant imprégné, sous une forme bassement vulgarisatrice, ou par les prestiges du snobisme, ou simplement par l'inconscient de l'air du temps, nos manières de raisonner, voire de vivre, nos politiques, nos magazines, nos mœurs, voici les hommes sujets et victimes de ce qu'ils n'ont pu juger... Or il faudrait qu'ils jugent... Mais je ne flatterai pas le public en lui disant que son bon sens a tout pouvoir d'arbitrage. Ce n'est malheureusement pas vrai. Il faut que s'ajoute à sa lumière naturelle une certaine cu ture, àiiisi qu'un certain exercice de la critique, illjourcrnw de plus en plus difficile. Je ne prétends pas dispenser ces aptitu- des. j'espère aider un peu le lecteur à les acquérir, mais au prix d'un léger effort que je ne puis ni ne dois lui épargner - surtout vers le milieu de ce livre... S'il y consent, je crois qu'il se sentira payé, par une liberté d'esprit toute nouvelle dont il aura le mérite, et__peu -êt!e par la passion - - --- --...- 11
  • 13. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER qu'il_.P.2UE"a_e_rendre ~u récit de la tragédie absolue de ces deux siècles, point encore aëliëVee, dont l'enjeu est son âme... - -- Je me permets de lui signaler certains petits livres, qui unissent au mieux profondeur et clarté, dont je me suis souvent servi afin qu'il fasse éventuellement de même et s'y reconnaisse. C'est, sur Fichte, le remarquable Fichte de Pierre-Philippe Druet, tout récemment paru chez Seghers. Sur Hegel, le Hegel de Châtelet (Seuil) et celui de Papaioanrum (Seghers), tous deux splendides et se complé- tant à -merveille, l'un « pan-logique », l'autre « pan- tragique ». Sur Nietzsche, outre le petit Nietzsche de Deleuze (PUF), le très célèbre Nietzsche de Daniel Halévy, réédité l'année dernière au Livre de Poche... Rien, bien sûr, ne remplace la lecture des textes. Mais je ne saurais induire les gens à passer leur vie à philosopher. D'abord on ne peut dire que je l'aie fait moi-même... Et puis, le faut-il vraiment?... La question est ici posée, au passage...
  • 14. Le périmètre sacré Mon cher Glucksmann, Si la principale ruse du diable est de nous persuader qu'il n'existe pas, il semble décidément, ces temps-ci, qu'elle s'évente. On en parle. On reparle même de lui. Non les chrétiens, bien sûr, non ceux d'entre eux dans le vent, pour qui plus que jamais il demeure un vestige d'obscurantisme, un personnage de contes de bonne femme, un épouvantail cornu et fourchu brandi par les vieux curés et nourrices contre les enfants ou les infantili- sés rétifs menacés d'être rôtis ou boullus s'ils s'avisaient de vivre leur vie. Oui, pour ceux dans le vent, il a disparu dans une trappe d'oubli ou de ridicule, entraînant peu à peu avec lui le péché dont il fut l'instigateur à l'origine, et donc la rédemption qui n'a de sens que par le péché, et donc le rédempteur privé de sa mission, et donc la divinité d'icelui, privée de son utilité, et donc la vie éternelle, victoire sur une mort qui elle-même était le fruit du péché, etc. Cela file comme un bas... Nous chrétiens, désormais, nous collaborons en tant que tels - si peu tels - à la marche fraîche et joyeuse de l'humanité entière vers... vers... on ne sait plus... disons vers elle-même. Nous « partageons», nous « assumons », nous « promouvons», nous « incarnons»... Qui? Quoi? direz-vous. Interroga- 13
  • 15. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER tion vulgaire ! Dans notre voix ces verbes si éloquents désormais se passent de compléments! En fait de Trinité, nous sommes unitaires! En fait de Mystères, transpa- rents : on voit le mur au travers de nous ! Nos tabous sont à bout! Notre vie dévote vit des votes! Mieux : nos voix, naguère dans le désert, aux élections, seront, notez bien le mot, majoritaires, car nous sommes majeurs, émancipés du Dieu aliénant! Nos bulletins exhibés enfin remplace- ront les billets de confession ou les certificats d'indulgence plénière. Les urnes se chargeront de gésines eschatologi- ques. Il sera pardonné au Soleil de Satan à cause de la Lune des Cimetières. Quant à celui qui a dit, à l'âge de cinquante ans : « Si le diable existe, ma vie s'éclaire» - André Gide-, on sait que justement il s'est racheté de sa subjectivité bourgeoise pour se vouer, au moins quelque temps, au changement systématique du sort des masses. Donc, chez les chrétiens, plus rien du diable, plus de - - - - - - diable depuis 1930. Le dernier grand ouvrage de théologie sur la-question - Études carmélitaines- est de cette date. Quand les auteurs s'aperçurent qu'il avait 66~ pages - chiffre du diable dans l'Apocalypse-, ils ont dû prendre peur et se taire à jamais. Au reste la recherche théologique sur ce personnage a toujours été rare, ce qui n'est pas étonnant si « le diable est théologien» ou, en termes moins simples, s'il inspire l'essentiel d~a théologie spéculative. Aujourd'hui, certes, un de mes amîs publie;~u va publier, un curieux ouvrage, confidences du diable, où, peignant en détail son projet sur ce monde, il décrit avec la plus grande précision notre monde, ce qui pourrait donner à son livre un statut d'hypothèse scientifique vérifiée. Mais je ne l'ai pas lu. Et puis quoi, c'est un chrétien non 14
  • 16. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER seulement orthodoxe, mais humoriste, et donc pas dans le coup... Mais quel coup?... Voir plus haut... Non, ce sont des athées, aujourd'hui, qui m'en parlent, ou plus précisément des chrétiens sans Église, des marxis- tes sans Marx, des soixante-huitards, surtout, sans plus de cris ni de textes, des gens qui ont cru, des gens perdus - et non tout à fait perdus, puisqu'ils ne peuvent s'y résigner, ni se résoudre à s'établir en ce monde. Des gens qui cherchent dans leur nuit où fut le piège, car ils~urent de îabc:mne- volonté, dela-bonnefoi :Ou moins je le dis pour eux, car ils cherchent souvent aussi où fut leur faute et, oscillant perpétuellement entre piège et faute, ils en viennent à concevoir à nouveau, de façon confuse, un~ sorte de Péché Originel de ce siècle auquel ils auraient souscrit:Poüriinepart iiidédse, à-feur msu:Ceian'arien de lâche, puisqu'ils cherchent ainsi la lumière pour leur reste ou leur recrudescence de courage ; ils veulent repartir à nouveau dans un changement de tout, malgré leur âge. Un de mes grands amis; dont le trotskysme influença mon adolescence - me détournant de Staline comme il l'avait espéré, et de Marx comme il n'aurait pas voulu -, m'envoie son dernier livre avec la dédicace suivante : « Non, ce n'est pas le bout du chemin. C'est le vertige au bord d'autres mondes, au moment où le destin hésite entre ciel et enfE'· Mais je ne t'apprends rien. » Il m'apprend au moins qu'il en vient à un étrange vocabulaire - à faire ricaner Témoignage chrétien - que je comprends fort bien et ne puis lui éclairer ni justifier d'aucune manière, ni en le renvoyant à la théologie, piégée depuis l'Évangile, au plus tard depuis les Pères, ni en le référant à mes travaux modestes sur une foi qu'il n'a pas. Il est déjà bien beau qu'il m'ait atteint, si profond en 15
  • 17. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER moi, par-delà cette foi, par-delà cet abîme ; il est déjà bien beau que cet ancien ami, qui adhère à ma «pensée», le fasse de si loin : est-ce me connaissant qu,il a écrit« ciel », « enfer », « destin », « vertige », « autres mondes »? Qu'ai-je à redire à cette parole? Mais je voudrais pousser au-delà cet accord, et fai peur, de deux peurs opposées : peur de mes persistantes démangeaisons d'apologétique, contraires à mes principes critiques sur la limitation du savoir humain à la Terre et la mystérieuse gratuité de la foi hors de ses frontières ; il me faut atteaj.r~ rheu~e de Dieu ou du Christ pour bien -dés --ëœurs, piaffer sans iès bousculer. Peur aussi, d,essayer de consolider notre accord précaire, fait grave et bienheureux, par une ontologie de fortune, forcément frivole. Et puis non seulement les ( « dialogues croyants-incroyants », mais toutes les sortes de dialogues, quand on se met derrière une table, à dialoguer, m'assomment. Il paraît même qu,on s'y adonne et s'y abonne par téléphone. Je ne crois qu'aux hasards de J l'esprit e!_du cœur. Je ne crois qu'aux oonheurs:-Je ne crois qu'aux miracles. Je dois donc me taire, et je ne puis. Je ne peux plus parler de Dieu qu'à tort et à travers, et j'en ai envie. J'ai déjà récemment calmé mon impatience avec un détour par Socrate. Le diable peut paraître aussi un bon détour, et de ce temps, pwsqÜ'on Iè prèssent, puisque cértâfns instincts désespérés le dépistent. Mais cela ne peut être mis-enÜn discours sans qu'il ne l'anime. Son essence est de n'avoir pas d'essence, encore qu'il doive être à l'origine de toute recherche d'essence. Au surplus il ne m'a pas fait de confession, et nous ne disposons d'aucun texte. Il ne me reste donc, ces temps-ci, je l'avoue, qu'à adresser tous mes correspondants et amis athées, qui vaguement l'appréhen- 16
  • 18. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER dent, à l'homme qui vient d'écrire le plus grand traité du diable de ces deux siècles - c'est-à-dire l'histoire méta- physique de ces deux siècles, ou encore l'histoireaeces métaphysiciens qui nous -ont fait ces deux siècles -, à l'homme, dis-je, qui l'a écrit, ce traité majeur, mais sans le savoir : vous. Ce livre n'est que le texte de cette adresse. Mon cher q1ucksmann, le diable est depuis longtemps entre nous. Du moins deux ou trois ans. Je vous avais bien entrevu en mai 68, mais dix minutes, dans une circonstance grave. Plus tard, une série étrange de hasards fit qu'entre mes principaux amis maoïstes de la Cause du peuple vous fûtes le seul que je ne rencontrai pas : nous avons même trouvé moyen en 73 d'être souvent l'un et l'autre à Lip sans nous y revoir. Mais au début de mars 1974, comme Soliéni~syne exilé se voyait couvert d'injures par le parti communiste - non, pas couvert d'injures : plutôt calomnié par la « rumeur légère» des premières mesures du couplet de Basile, plutôt mis en soupçon de fascisme, nazisme et réaction à petit~sillJections de fiel mielleux ou èie-nu~l fièlleux par les intellectuels du Parti soudain rem_obilisés, les compagnons de route rappelés en service, et même les antiques sous-marins soudainement émergés, quitte à devenir désormais inutilisables, s'étant là déshonorés, la chose en valant la peine - , notre journal, le Nouvel Observateur, s'est dressé. Plus encore qu'au Parti, tout le 17
  • 19. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER monde fut sur le pont. Notre première page fut titrée, en portique : « Bienvenue à Soljénitsyne », et quatre ou cinq articles à peu près identiques furent envisagés pour couper court, pour casser net c~tte gigantesque ofJe~~iv~e s~11pi~s ~.!l~ards, de pleurs punaisés et de petites fièvres cloportes destinées à couler l'Archipel du Goulag avant qu'il ne parût. Leur affaire échoua, j'ose nous en flatter. Mais en lisant ce numéro, qui est ma fierté, je vis un article, non prévu, sans doute parvenu en dernière minute, le vôtre : « Le marxisme nous rend sourds et aveugles. » Il me frappa. Je m'aperçus que je l'attendais : de vous, ou du moins d'un maoïste. Et plus tard, demandant de vos nouvelles à mes camarades, j'appris que vos quelques pages vous avaient donné à vous-même l'inspiration, le signal de départ d'un livre, qui devait devenir la Cuisinière et le Mangeur d'hommes. J'en voulus savoir plus et deman- dai à vous rencontrer. Nous avons déjeuné ensemble et vous m'avez dit, vers la fin, sur un ton d'humour noir, répondant sans doute à quelque pensée chrétienne de ma part: « Je ne crois pas en Dieu, mais, à lire le Goulag, je crois au diable. » Propos de table... Je cessai assez vite d'y penser. Peut- être m'avez-vous dit, même : «Je ne crois pas encore en Dieu, mais déjà au diable», et je vous aurais répondu plaisamment--:-; C'est un début. » Je ne sais plus. Mais je trouve prudent d'attribuer ces deux adverbes - déjà, encore - à mon prosélytisme invincible, à l'espérance infiltrant et influençant ma mémoire... Plus tard, vous avez bien voulu me confier le plan des Maîtres penseurs, et même un synopsis d'une page et demie, qui compta dans ma vie, car à l'extrême fin, cherchant dans !'Histoire de la 18
  • 20. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER pensée un recours contre la fatalité dominatrice des systèmes philosophiques, vous disiez, d'une ligne, d'un trait, d'un cri : « Socrate; que je sache, n'était pas un maître penseur allemand du x1xe siècle!», et cela me décida aussitôt à écrire mon Socrate, non seulement pour vous tenir amicalement compagnie, mais pour développer en trois cents pages ce recours, cet espoir, ces lettres de noblesse de notre contestation intellectuelle de la Raison : il peut exister des·anii-Înàîtres pe~seurs ; la penséê-;une pensée, peut délivrer l'homme de la rationalité qui l'asser- vit; on pêut penser, il reste à la pensée une chance..~ Mais passons, car l'essentiel de notre entretien porta sur une autre phrase, celle où vous évoquiez l'implacable« court- circuit despotisme-liberté », ce thème selon lequel ce sont l~ idéologies et systèmes de liberté qui nous ont.conduits au- -~ ----- plus impitoyable esclavage- et par nécessité, comme par engrenage~ éomm~_si ~~-li!:>erté~e pi_ég~~! ell~-~ême, se prenait à un mauvais charme, le sien, le sien propre, ou celui de son idée, de sa mise en concept, en forme. Vous 1 me citiez déjà la fameuse phrase de Chigalov : « Parti d'une liberté illimitée, j'ai abouti à un despotisme illimité», extraite des Possédés, dont le vrai titre, avez-vous précisé, est les Démons. Je fus de nouveau en alerte... Mais surtout, considérant ensemble, au long des siècles, les trésors de bon vouloir' de mérites, dè sacrifices et de martyres chez tous ces ho~mes qui avai_ent cru à une éJl!..ancipation humaine d'autant plus vaste et profonde qu'elle était portée par l'idée universelle, la théorie, nous comparâmes leurs·efforts parfois sublimes à ces désespé- rants cauchemars d'impuissance où un dernier détail, surgi au dernier moment, parfaitement inattendu quoique prévisible, renverse ou stérilise l'ensemble de l'entreprise. 19
  • 21. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER Je ne sais plus si nous évoquâmes Sisyphe, Ixion, Tantale, les Danaïdes, d'autant que dans !'Histoire il vient un moment où l'on cesse de se dire, coinme dans le mythe d'Er, de Platon : « Je ferai mieux la prochaine fois, je ferai plus attention; je jalonnerai ma route à chaque pas contre les déviations les plus insensibles. » Il vient un moment où l'on désespère du choix lui-même, ou encore on prononce, et nous le prononçâmes, le mot de « malédiction». Depuis, nous avons même conclu, retournant presque la fameuse question kantienne, qu'il fallait désespérer. Vous le preniez, ce mot de « malédiction», dans un esprit très laïque, moi un peu moins. Mais je cessai d'y penser jusqu'à la publication de votre livre. Lorsque je le reçus, je commençai, comme tout le monde, par lire les quelques lignes de présentation au dos de la couverture, si gouailleuses et amères, où je reconnus votre style, et là je fus frappé d'un début d'illumination... Les voici, telles qu'elles sont, juste au-dessous des portraits en rang d'oignons de vos « quatre as », Fichte, Hegel, M:irx et Nietzsche: « Toute la famille fait dans la politique. L'aîné, Johann Gonlieb Fichte, passait pour jacobin - ~n futur Lénine ( Hegel, un peu tout, un peu là, offre de devenir maître et possesseur non seulement de la nature (style Descartes), mais de la société. La domination de la terre, résume Nietzsche. Ça ne se refuse pas. » « Ça ne se refuse pas... » J'arrêtai là... Cela me disait quelque chose... Cela me rappelait une vieille histoire, ou légende, mais laquelle? Tandis que je cherchais, je songeai, approbatif : « Quel homme en effet peut refuser la domination de la terre, surtout si on la lui offre au nom de la justice, de la raison et de la libération de l'humanité? Moi, 20
  • 22. DEUX SIÈCLES CHEZ LUCIFER refuserais-je ?... » Je me répétai alors plusieurs fois, comme en écho attardé : « Si on la lui offre... » Et